Allez, monsieur, voyons un petit effort. Vous m´entendez bien,
alors pourquoi passez-vous votre chemin sans même me regarder? Je vous fais peur avec mes
reliques sur le dos? Pourquoi prétendre n´avoir rien à me donner, pas même la plus
insignifiante pièce de monnaie? Quelques pesetes. Qu´est-ce que quelques pesetes? Non,
vous ne voulez pas? Et pourtant je vous vois vous diriger vers la banque qui se trouve
derrière moi.
Et vous monsieur, oui, vous avec le chapeau de travers, vous
n´auriez pas une petite pièce? Allez, un petit coup de pouce. Oui, il est très joli
votre pouce. Merci. Et vous mademoiselle, attendez avant de vous enfuir, je vous apporte
la bonne fortune. Monsieur? Madame? Et vous? Si je vous raconte une plaisanterie me
donnerez-vous quelque chose? Vous êtes bien gentil de vous attarder. Je ne vous
retiendrai pas longtemps. Ils sont si rares les gens disposés à vous prêter l´oreille.
Voilà près de deux heures que je me démène comme un fou
furieux. Ceci dit, j´ai connu des fous qui n´étaient pas furieux, et des sains
d´esprit devenir fous sans explication. Je suis nouveau dans cette rue. D´ici trois
heures il fera nuit, et je n´ai toujours rien à mettre sous la dent. Alors je presse.
Les circomstances m´ont forcé à fuir mon endroit préféré.
Non, n´haussez pas les épaules. Laissez-moi terminer avant de faire mine de vous
éloigner . . . Deux minutes de votre temps, une plaisanterie en échange. Je peux bien
vous accorder ça pour quelques pesetes. Mais peut-être est-ce vous qui n´avez pas le
temps? Dans ce cas, vous allez penser que le meilleur moyen de vous débarrasser de moi
serait de me donner ce que j´essaye de vous extirper honnêtement . . . de votre
charité. Car il s´agit bien de la charité, n´est-ce pas? Et non pas d´une conscience
mesquine? Vous savez une conscience tranquille ne coûte pas chère. Il ne suffit que
d´en trouver l´excuse. Ça c´est le plus dur. Mais une fois qu´on la détient, après,
le reste. Vous la brandissez dès que vous vous sentez agacer, "Ce n´est pas de ma
faute, à moi, s´il est dans cette situation. Il n´a qu´à travailler comme tout le
monde!" Etc. S´il en est ainsi, gardez votre offrande. Je vous comprendrai.
Seulement, aujourd´hui, la faim est plus forte que ma raison. Même si vous tendez la
main par mauvaise conscience, je serai enclin d´accepter votre obole. Les temps sont
difficiles. La compétition, même pour les mendiants est sans relâche.
Vous vous trompez je n´harcelle pas les gens, je les aguiche au
plus. Je ne les retiens pas, ni même ne les ralentis dans leur course. Je me mets
d´égal à eux. Je les aborde, je les suis un instant, et puis selon leur réaction je
réagis en conséquence. Je ne suis pas de ceux qui se mettent en travers du chemin. Je
trouve le stratagème déroutant. Les gens se tendent dès qu´ils pressentent votre
présence. Ils s´irritent, accélérent le pas, disent non de la tête avant que vous
ayez le temps de prononcer un mot. Un simple échange de regards suffit pour les faire
fuir. Tout est dans le regard. Moi, je n´aime pas que les gens se vexent. Non, il faut
apprendre à agencer la cible. Je suis la même technique d´appât que cette banque
derrière moi. Une fois dans le goulot, la proie on ne peut plus en sortir. Ce n´est pas
ce que j´ai voulu dire. Vous n´êtes pas une proie. Je ne vous retiens pas. Je ne vous
mépriserai pas même si vous n´aviez pas d´argent. Ce serait me détester moi-même. La
méprie et le ridicule sont l´affaire des banques. N´ayez crainte je ne suis pas un
moqueur. A en croire par tous ces gens qui m´ignorent, qui me lancent les pires insultes,
qui m´envoient leurs réponses cyniques et sardoniques, qui ont l´air si plein de
rancoeurs envers moi comme si je leur avais fait quelque chose -- alors qu´ils me sont
inconnus -- je finis par croire que la population est composée en majeure partie de
banquiers. Quand je vais dans une banque, ce qui me déroute toujours le plus est
l´indifférence et le silence avec lesquels le personnel vous traîte. Un banquier qui
vous refuse un prêt, il vous tourne le dos, vous ignore avec une aisance déconcertante.
Les fonctionnaires ont des comportements semblables. Ce sont des gens très susceptible.
Ils prennent tout personnellement. Mais vous, vous êtes différent.
Pourquoi partez-vous? Non, je vous assure je ne me moque pas de
vous. Ma plaisanterie? Mais j´y venais, j´y venais. C´est une plaisanterie très
drôle, qui comme toutes les plaisanteries ne fait rire qu´une seule fois. Je ne veux pas
râter mon coup. La faim, vous comprenez, vous met dans tous les états. Je veux gagner ma
petite pièce. Je ne peux pas vous dire ma plaisanterie à brûle-pourpoint. Il me faut
vous donner quelques explications sur les circumstances. Sinon vous n´allez pas la piger.
Comment en suis-je arrivé là? La question paraît banale. Elle
ne l´est pas. Vous n´êtes pas le premier à me la poser. Sachez que c´est comme au
chômage. Si je suis là, ce n´est pas une situation mais un état. Je n´ai pas
l´intention d´y demeurer toute ma vie. Ce n´est qu´un passage. Et il n´en pourrait
être autrement. Voyez-vous, une fois qu´on a touché le fond on ne peut que remonter. On
ne peut pas descendre plus bas. Rien n´est jamais final. Pour un bateau qui coule, il y a
une baleine qui remonte s´échouer sur une plage. La vie a tendance à s´équilibrer.
Certains commencent en haut et finissent en prison, d´autres débutent sur un ring de
boxe et deviennent directeur de banque. Vous n´aimez pas la boxe. Cela tombe bien, moi
non plus. N´empêche que la pesanteur retient la majorité d´entre nous fermement
plaquée au sol: entre zéro et deux mètres d´altitude. Se tailler une place dans cet
espace restreint n´est pas chose facile. Vous comprenez que certains se fassent
piétiner, ou perdent la raison. Je ne m´inquiète pas, je ne peux que remonter. C´est
inévitable, la compétition m´y entraîne de force.
Puisque j´en suis à vous parler de hauteur, il y a sur cette
place (peut-être avez-vous remarqué?) un grand mime juché sur des cageots. Ma
plaisanterie se rapporte à lui. Il doit culminé à près de deux mètres cinquante,
voire trois mètres de hauteur. Vous ne l´avez pas remarqué. Il est là-bas au milieu de
la place. Mettez-vous sur la pointe des pieds, vous l´apercevrez au-dessus de la foule.
Voyez comme le hasard arrange les choses. Vous êtes entré sur cette place par la petite
rue sombre qui longe le quartier gothique. Je vous ai vu arriver. Si vous étiez arrivé
par l´autre côté de la place sur l´auriez tout de suite remarqué. Et vous n´auriez
pas eu un soupçon de mon existence. Je ne crois pas au hasard. Vous auriez pu passer
votre chemin, mais vous vous êtes arrêté. Je savais que vous m´écouteriez . . .
Tout le monde le remarque, le mime. Il y a toujours foule autour
de lui. Penchez-vous . . . Regardez. . . . Enfin, il était là il y a une heure . . . Une
jolie place, la Plaza Real, n´est-ce pas? Que fait-il? Voilà une question pertinente. Il
ne fait absolument rien. Il est figé sur place. Il ne bronche pas. Il ne fléchit pas
même le moindre doigt. Il reste là sans remuer le moindre cheveux, fossilisé comme un
corps de cire. Aucun mouvement n´est perceptible. Mais ne vous méprenez pas, c´est une
ruse. Il est astucieux car il a déposé au bas de son estrade un boîte avec un
revêtement de feutre rouge. Les gens lui donnent de l´argent. A chaque fois que je passe
devant, la boîte est remplie de monnaie. Non, je ne suis pas jaloux, envieux tout au
plus. L´envie ne comporte l´élément pernicieux de la jalousie. On peut envier une
belle carrière, le talent de quelqu´un, avec admiration. Dans le fond la jalousie nait
toujours des craintes ou de la peur.
Je commence toujours ma journée à l´autre bout de la place,
parce que le matin mon coin est ensoleillé. Les matins d´hiver surtout, je m´y tiens au
chaud sans trop souffrir du froid. Dès que le soleil disparaît derrière les bâtiments,
il faut que je me remue pour ne pas mourir de froid. Imaginez passer toute la journée
sans bouger, dans le froid. Il est toujours exposé au soleil. Quel luxe! Il a de la
chance que je ne suis pas rancunier. Quoique parfois, dès qu´il montre sa tête, alors
que je sois arrivé en premier et qu´il m´oblige à bouger, il y a de quoi . . . Il
s´installe toujours à moins de vingt mètres de moi. Il reste cloué sur place et raffle
toute la monnaie des gens. Sa boîte est toujours pleine. Alors que moi à ses côtés je
me démène comme un fou. Je coure, je sues, rabaisse ma fierté, ma dignité au niveau
des canalisations d´égout, et ne récolte rien. Ou très peu. Que ne faut-il pas faire
pour survivre lorsqu´il n´y a autant d´injustices? Se battre ou alors fuir. Enfin.
Fuir serait facile. Le tèmoignage d´un homme manquant de
caractère ou de force de volonté. Moi, je suis têtu. Je pourrais changer d´endroit, au
moins m´épargner des sauts d´humeur. Mais je préfère les places publiques. Ce sont
des lieux vivants. Le flux des gens y est permanent. Les gens y viennent boire un coup
sous les arcades, flâner, ou flirter. Ils portent la main à la pôche plus aisément.
Là où la vie bouillone, je m´y sens moins seul. Certains aiment les rues étroites où
le passage des gens y est rare. Ils pensent que l´intimité est plus propice à
l´aumône. Peut-être. Les désavantages ne sont négligeables. Les gens vous repèrent
vite dans les petites rues. S´ils se souviennent de vous, cela équivaut une condamnation
à mort. Ils ne vous donnent plus rien. Vous êtes forcé de changer de lieu en
permanence.
D´autres aiment les églises, les frontons des cathédrales.
Moi je ne les aime pas. Je n´aime pas l´idée de profiter de la crédulité des gens.
Devant les édifices divins, il faut être honnête. Il faut faire vrai. Pour aller dans
les églises, il faut avoir quelques moignons à dévoiler. J´ai la malchance d´avoir
une robuste santé. Du reste, je doute fort qu´après s´être débarrassés de toutes
leurs petites pièces, entre les quètes, les troncs, et les bougies, les fidèles en
aient encore pour une personne comme moi.
Et puis, la charité est sélective. Un être comme moi en bonne
santé, tout seul dans le recoin d´une rue ou d´une église reste une charité anonyme.
Personne ne sait à qui, ni ce que vous donnez. A l´église, les gens ont tendance à
regarder ce que le voisin déballe. Ils ont la main généreuse rien que pour épater. Et
puis, face à des aumôniers qualifiés, je ne me sens pas de taille à lutter. La
competition a ses propres conséquences. Un homme comme moi ne peut rien escompter de la
charité des églises. Au plus un mauvais rhume. Les frontons d´églises sont toujours
plein de courants d´air, qui me seraient fatals.
Vous avez tort, je ne m´écarte pas du sujet. J´y viens. J´y
viens à ma plaisanterie. Tout ce que je vous raconte s´y rapporte. Où en étais-je? La
fatalité. J´oublie que mon anecdote n´est pas encore terminée. J´ai omis de vous dire
en quoi le mime était déguisé. En quoi? En moissonneur de la mort. En la Mort. Il se
tient debout, bien droit, et porte une cape noire sur les épaules, avec une immense
capuche -- très semblable à la vôtre. Le reste de ses habits ne sont que des lambeaux.
Non, pires que les miens. Les miens sont du luxe en comparaison. J´essaye de rester
propre, de préserver une apparence acceptable. Ce n´est pas facile. Sale, ça peut
passer, mais si les gens sentent que vous puez alors c´est fini. Vous avez raison,
maintenant je m´écarte de mon sujet. Je disais que ses guenilles, d´une espèce de
tissue gris-noirâtre épais, paraissent de plusieurs siècles. Le mime de la Mort amasse
les foules. Il tient dans la main droite une faux en fer, dans l´autre une massue
argentée en plastique. Et il attend sans bouger perché sur son un cageot en plastique.
Aussi, dès que quelqu´un s´approche pour jeter une pièce dans sa boîte en velours
rouge, il s´éveille et administre un tel coup sur la tête de la personne se baissant et
ne s´attendant à rien, avec sa massue, que toute la foule éclate de rire. Une vraie
moissonneuse-batteuse! La victime n´est jamais contente. Elle se relève en se frottant
la tête, regarde la Mort de travers, parfois en l´insultant. Rendez-vous compte. Les
gens sont généreux, et elle les humilie publiquement. Cela n´empêche qu´au bout d´un
instant un nouveau innocent s´avance vers elle, insoucieux se faire rosser. Jamais je
n´oserais traîter mes subventioneurs de cette manière. Moi, je vais vous faire rire
sans vous effleurer. Vous ne le regretterai pas.
La compétition est impitoyable. Il me pique mon coin et gagne
mieux sa vie que moi. Mais je suis astucieux. J´ai appris à tirer la situation à
profit. Depuis, j´ai appris que le rire pouvait m´aider à survivre. Ma plaisanterie a
les mêmes qualités. Sa présence à proximité m´a donné l´idée de la plaisanterie.
Voyez, je n´ai pas de quoi être jaloux. Mais, dites-moi, je vous observe, vous n´avez
pas l´air pressé, et votre regard est plus triste que mille taureaux sur le point
d´être mis à mort. J´ai l´impression que vous ne m´écoutez plus. C´est à peine si
vous me regardez. Il est temps que quelqu´un vous fasse rire. Ecoutez.
C´est l´histoire d´un mendiant qui mendie sur une place
publique pendant des années. Un jour, un ange vient à sa rencontre pour l´avertir que
Dieu souhaite son retour aux cieux. Le mendiant est très vexé. Il supplie l´ange pour
que Dieu le pardonne, ou au moins lui donne un sursis. L´ange regarde le mendiant et lui
dit qu´il n´a aucune raison de rester sur terre, puisqu´il a passé toute sa vie à
pleurnicher sur son sort. Le mendiant démentit les accusations et affirme qu´il aime sa
vie. En larmes, il implore l´ange. Mais l´ange n´a aucun pouvoir. La volonté de Dieu
est finale. L´ange s´envole, et le mendiant reste seul, terrifié de sa mort
approchante.
Pourquoi, ma plaisanterie ne vous intêresse pas? Je vous parle
et vous observez cette peinture dans la vitrine de la banque. Elle est très jolie. Bien
que ne soit le mot juste. Un euphémisme. Disons : envoûtante ou captivante. Vous savez
de qui il s´agit? C´est un portrait étrange. Un auto-portrait d´un peintre hollandais.
Comment le sais-je? Quand j´étais, comme on dit, respectable, il m´arrivait d´être
convoqué dans cet établissement. On me faisait patienter parfois plusieurs heures
d´affilée avant de me recevoir, histoire de . . . . J´ai eu le temps d´inspecter cette
peinture avec son petit éclairage privé, derrière sa vitre. J´ai eu tout le temps de
l´examiner pendant mes longues heures d´attente. Tenez, par exemple, passer et repasser
devant, vous verrez que l´homme du portrait vous suis du regard. Tout cela est une autre
histoire.
Vous avez raison je me sens nerveux. Ma survie dépend de votre
obole. Si je ne finis pas ma plaisanterie, j´ai peur que vous partiez sans me donner ma
retribution. Vous allez beaucoup rire, je vous l´ai promis et ne vais pas vous décevoir.
Vous aimez la peinture? Drôle de sujet, n´est-ce pas? Pourquoi
cet homme a une oreille emmaillotée dans un grossier bandage? Qui sait? Certains disent
qu´une femme de joie en est la cause . . . Une pute? Elles procurent du plaisir. On ne
peut comment même pas les insulter. Un don physique. Un échange. Contre une somme
d´argent. Que vous m´insultiez moi qui ne vous procure rien, sinon un petit rire, je le
comprends mieux. La mort s´achète bien comme je vous l´ai prouvé avec le mime.
Pourquoi pas un semblant d´amour? Il a longtemps que je n´ai touché la peau d´une
femme. La vie de mendiant est misérable.
D´autres affirment qu´un accès de folie en était la cause.
L´artist en question n´était pas content du résultat de son auto-portrait. Il ne
parvenait pas à peindre son oreille comme il faut, et il a jugé préférable de s´en
débarrasser. Qu´importe la raison! Seul le résultat compte. Il s´est tranché
l´oreille. N´est-ce pas ça le plus important, qu´il se la soit coupée? Elle ne lui
servait plus à rien. Il n´écoutait plus le monde. Observez son regard. Ne pensez-vous
pas que sa lueur omineuse indique qu´il avait cessé d´écouter? C´est un regard
fatigué d´entendre les cris des malades agonisants, le murmure de toutes les misères
humaines, les mensonges et les déclarations hypocrites des docteurs. Un regard comme ça
me fait peur. Il me rappelle celle du mime. Il n´écoute pas, il observe. Le mime n´a
pas besoin d´écouter pour gagner son repas. Moi je dois me faire entendre. Ma
plaisanterie ne vaut rien sans oreilles. La mort certaine pour moi.
On peut déduire beaucoup de choses à partir des bruits et des
sons. L´oreille est un organe sensible qui différencie tout, depuis les chuchôtements
des docteurs dans le couloir d´un hôpital, jusqu´aux cris de souffrance d´un malade
bout du palier, en passant par les huinements plaintifs d´un chien en bas de la rue,
jusqu´aux sanglots d´un enfant famélique, abandonné dans une maison. L´oreille ne
ment pas comme les yeux. On n´entend pas sans penser, comme on voit sans réfléchir. Ce
regard est un regard mercenaire qui voulait tout voir. L´oreille avait déjà tout
entendu. Que pouvait-il lui rester à entendre? La trémeur montante d´un tremblement de
terre, les déchirements fracassants de la foudre? Pas même. Un feu brille à
l´intérieur de ce regard, avec des flammes claires qui dansent avec des ombres sur les
murs, avec une lueur qui a compris l´arridité des déserts et les maelstroms des
océans. C´est un regard de troubadour qui a accepté le chemin de sa destiné, qui se
sait à l´abri des douleurs et du bonheur fugace, qui a osé se placer en face des
marées pour les arrêter, qui a dicté sa volonté à la lune et ordonné au soleil de
s´abstenir d´effacer son ombre. Voilà pourquoi il s´est coupé l´oreille. Ce regard
figé qui nous fixe ne désire ni entendre les esclaffements de rire narquois de la foule,
quand le mime de la Mort vous cogne sur la tête -- ni même ma plaisanterie.
Tout compte fait, je crois qu´il n´existe pas de mot pour
décrire ce regard. Il faudrait en inventer un. Vous aimez les verbes, moi je les adore.
Je les préfère de loin aux adjectifs. Il faut toujours se méfier des adjectifs, des
ornements superflus. Que vous pensez de "s´ouraganer." Son regard s´est
ouragané. Ou de "s´enlaver?" de lave, celle des volcans. Croyez-moi on ne
s´indulge jamais assez avec les mots. Je vous fais sourire, vous me faites plaisir.
J´ose donc vous tendre la main. La faim me tiraille. Je mérite enfin un petit quelque
chose.
Après ma plaisanterie? No problem.
Nous voilà deux à observer cette oreille manquante. Curieuse
place pour un tableau, une vitrine de banque? Paradoxe ou coïncidence? Si je me retrouve
ici sur ces pavés, en face de cette banque, c´est à cause d´elle. Elle a refusé de
m´écouter, d´entendre mes lamentations. Ma perte d´emploi. Et les conséquences. Une
coïncidence qu´une banque qui se dit prête à écouter toutes suggestions ne m´ait pas
écouté, alors qu´elle affiche que cet homme à qui il manque une oreille puisse être
de l´art. Je vous laisse tirer la conclusion . . . Je ne pense qu´ils se rendent compte
du paradoxe.
Enfin, quémander exige des connaissances humaines. Savoir
toucher au coeur et au portefeuille des gens réclame une délicatesse de l´esprit, une
sensibilité aux comportements et aux propos. On ne devient pas mendiant du jour au
lendemain, croyez-moi.
Oh, vous toussez! Je suis désolé. Vous avez dû prendre froid.
Prenez garde au temps. Il vous rudoiera avant que vous n´ayez le temps de le rudoyer. Je
devrai m´éloigner. Je n´aurais jamais dû vous aborder. Je vous ai porté la poisse. Je
ne voulais pas grand-chose de vous, simplement une petite pièce pour ma collation. C´est
un défaut de caractère. Je parle, je parle, et je m´emporte. Je n´ai que la nuit pour
m´écouter. Alors quand quelqu´un veuille bien m´accorder quelques instants je me sens
entraîné dans des discours sans fin. Je deviens très volubile.
Maintenant si vous voulez passer votre chemin je comprendrai. Le
temps qui vous m´avez dédié vaut bien une tasse de soupe. Je vous remercie. Votre
attention me va directement au coeur et me procure une grande chaleur. Non, il ne s´agit
pas d´une dernière astuce pour vous cajoler du côté du portefeuille. La sincèrité
des sentiments existe. Je suis trop honnête. J´ai des scrupules encore. On peut
s´humilier tant que l´on veut, l´honnêteté ne se perd pas. On l´a ou on ne l´a pas.
Mais n´allons pas confondre vertu avec simple courage. Je ne me plains pas. Il y a pire
que moi. Voilà pourquoi certains mettent fin à leur jour plutôt que prévu. Prévu que
quoi, je vous le demande, étant donné qu´il n´y a rien de prévu? Rien n´est jamais
final. Peut-être s´en sortent-ils à meilleurs frais? Qui sait? Demandons aux imbéciles
qui vont se faire taper sur la tête, s´ils payeraient sachant d´avance qu´ils vont se
faire taper sur la tête. C´est fort probable, je sais j´ai encore mes deux oreilles.
C´est moi qui devrais m´éloigner. Oui, je vais m´éloigner. Je ne peux rien accepter
de vous. La fin de ma plaisanterie. Vraiment vous y tenez?
Où en étais-je? En proie à la peur, le mendiant se cache sous
un pont pour éviter la Mort. Après plusieurs jours, la faim le tiraille. Il résiste
mais ne peut plus l´endurer. Alors, il retourne sur la place pour faire l´aumône. Se
croyant sauf, il se met au milieu de la place, là où il y a plus de monde. Mais il n´a
pas passé une heure qu´il voit la silhouette de la Mort se profiler sous les arcades.
Convaincu qu´elle vient le chercher, le mendiant s´enfuis en courant. Un commerçant qui
l´aperçoit détaler lui demande:
"Mais où cours-tu comme ça comme un fou?"
"Je déménage à Sitges," dit le mendiant.
"J´en ai marre de cette place." Et le mendiant disparaît.
La Mort fait le tour de la place, le cherche dans tous les
coins, ne le trouva pas, et à la fin s´arrête devant le marchand.
"Vous n´auriez pas vu le mendiant par hasard?" elle
lui demande.
"Si, dit le marchand, il vient juste de partir à
Sitges."
"Très bien, très bien! dit la mort, "J´étais
justement venu lui dire que nous avions rendez-
vous là-bas en fin d´après midi."
enfin je vous fais rire. Je vous avez prévenu qu´elle était
très amusante. Elle ne râte jamais. Je vous vois fouiller vos poches, dessous votre
cape. Vous êtes vraiment trop bon. Je vous en prie ne me retenez pas. Pour vous, ma
plaisanterie est gratuite. Ne pensez pas que je veuille me faire prier pour accepter ce
que vous me tendez. Je ne peux pas accepter cette boîte. Il me faut de l´argent pour
pouvoir manger. Un tel cadeau ne me servirait à rien. Le boulanger ne voudra jamais
m´échanger une miche de pain contre cette chose, dont j´ignore encore tout du contenu.
Vous insistez vraiment pour que je la prenne? D´accord je l´ouvre . . . Oh! . . .
L´intérieur est en velours rouge, comme la boîte du mime. Et puis ce linge blanc
qu´est-ce que c´est? Pourquoi est-il ensanglanté? Oh, une oreille . . . comme la
sienne! . . . Oh, il s´agit de la vôtre . . . Mais alors, ça veut dire que vous ne
m´avez pas écouté du tout. Vous êtes venu me dire que nous avions rendez-vous à la
banque. Vous voulez que je vous y accompagne? C´est à dire que j´ai rendez-vous avec
des amis dans cinq minutes. Ah, vous avez une grosse surprise pour moi. A la banque? Vous
avez été un spectateur très patient. Je vous dois bien un petit service. Ma foi
pourquoi pas. Je vous y suis volontiers.