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Altered Ego Entertainment
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L'Ascenseur
H : un homme en costume très chic. S : un homme en costume négligé et imperméable fatigué. F : une jeune femme. Toute la pièce aura pour cadre un ascenseur. Trois des quatre côtés seront uniquement visibles. C´est-à-dire que je vois la porte coulissante de l´entrée s´ouvrir et se fermer à l´arrière de la scène. La cloison manquante ( celle du fond ) donnera sur le devant, face au public. Une espèce d´échafaudage métallique pourrait faire office d´armature; l´ascenseur sera encastré à l´intérieur. Au dessus de la porte d´entrée - dans l´ascenseur - visible à l´audience, il y aura un gros tableau d´affichage lumineux aux chiffres rouges. Grâce à l´inscription successive des numéros, on comprendra que la cage se meut. La jeune femme entre la première sur scène, par la gauche. Elle est vêtue d´une robe rouge. Son maquillage est raffiné mais quelque peu excessif. Elle parle à quelqu´un qui se tient en coulisse. Ce quelqu´un demeure invisible et ne répond pas. F - Mon maquillage... ça va? ( elle redresse sa robe légèrement de biais ) - Il n´a pas coulé? Tout est en ordre? ( elle tourne sur elle-même et continue de s´inspecter ). ( H apparaît par la droite, il avance à pas pressés, mais avec assurance. Il ne la remarque pas et monte dans l´ascenseur. Il se place contre le montant de droite. F, en revanche, l´a aperçu ) - Allez, il faut que j´y aille. Je vais être en retard sinon. Je t´embrasse. ( H appuie sur le bouton; la porte reste ouverte : l´ascenseur ne bouge. Il s´impatiente. F monte à son tour. En faisant semblant de ne pas le voir, elle prend de grands airs comme pour attirer l´attention sur elle. Elle redresse sa robe une fois de plus, et vient se placer juste en face de H : contre la cloison de gauche. Ils attendent. Nouvelle tentative de H sur le bouton, l´ascenseur refuse d´obéir. Il devient excédé. Entrée en scène de S, il jette un coup d´oeil à sa montre, et paraît satisfait. En se rendant compte de la présence des deux autres, dans l´ascenseur, il sourit de jubilation. Il monte à son tour en prenant tout son temps et se place de dos aux portes coulissantes. F et H l´ignorent complètement. S regarde H qui se pince les lèvres nerveusement. ) H - Vous vous dépêchez, on vous attend! S - Généralement quand je monte dans un ascenseur, il tombe toujours en panne. ( H, agacé, une fois de plus grimace de la bouche, puis hausse les épaules. F appuie sur le bouton : les portes se referment derrière S, mais sans que la cage ne bouge pour autant. Ce dernier tâte ses poches de veste; il semble vérifier la présence d´un objet quelconque. H, complètement hors de lui, se rue sur le bouton et cogne dessus. Enfin, l´ascenseur monte, ils s´ignorent mutuellement. On voit les numéros des étages défiler très rapidement. Cependant, au fur et à mesure que la cage grimpe, elle ralentit, et finit par se stabiliser à un niveau inconnu ). - Nous en mettons du temps à monter. F - ( elle réappuie sur le bouton plusieurs fois ) - L´ascenseur ne bouge plus. ( ils ne disent rien pendant un moment. Chacun son tour essaye de faire fonctionner le bouton. Après une bonne minute, la tension à l´intérieur devient insupportable.) - Je crois que nous sommes bloqués.S - Nous sommes tombés en panne. H - Oh, vous, avec vos prédictions et votre poisse, je vous en prie... Vous êtes bien la dernière personne qui a le droit de parler, et que j´ai envie d´écouter. S - Pourquoi m´en vouloir? Je vous avais avertis, nous savions tous à quoi nous attendre. La situation se voulait, par conséquent, lucide. Vous devriez me remercier pour ma prudence et ma clairvoyance. H - Vous remercier? ( il ricane, furibond ) - Pour votre clairvoyance? Moi, j´appelle cela du pessimisme! Mettez-y l´étiquette qui vous enchante, mais admettez, tout de même, que vos jolis propos portaient de fâcheuses conséquences. Alors, clairvoyance ou pas, à cause de vous, je suis coincé ici. ( à F ) - A quel étage sommes-nous? F - Il n´y a qu´un arrêt, et il est direct jusqu´en haut! H - On m´attend en haut... Je vais être en retard. Il faut faire quelque chose... Je n´ai aucune envie de passer toute ma vie coincé à ce niveau... J´aurais dû prendre l´escalier; ç´aurait été peut-être plus long mais beaucoup plus sûr. F - Et beaucoup plus fatigant. Les gens n´utilisent jamais les escaliers. S - Surtout pas pour monter; ils sont trop impatients. A la rigueur pour descendre. Il n´y a que pour le sous-sol qu´ils ne rechignent jamais. F - Vous, le malheur, ça suffit! On ne veut plus vous entendre. S - Cela m´est arrivé plusieurs fois auparavant, je vous l´accorde. Cependant, à de nombreuses reprises, je suis parvenu là où je voulais me rendre, sans le moindre incident, sans la moindre panne. Rien ne prouve qu´aujourd´hui je sois le responsable. H - Rien ne prouve que vous ne le soyez pas non plus! La preuve, que cela vous arrive assez souvent, prouve bien votre nature défaitiste. Vous n´avez même pas l´air tracassé de ne pas pouvoir arriver en haut. Vous n´irez jamais bien loin, ni bien haut, avec une telle attitude. S - Mais j´ai agi avec tact... Et puis, haut ou bas, loin ou près, ( avec emphase ) qu´importe! Nous sommes tous coincés, dans ce trou... au même niveau. F - ( elle lève le ton afin de capter leur attention ) Mon dieu, ce n´est pas possible! On se croirait comme dans un mauvais film. H - Oui, c´est ça, la femme qui nous fait le coup de la panique. Elle va se mettre à crier à perdre haleine, les yeux remplis d´horreur à la vue de la mort qui approche. ( il commence à hurler tragiquement et trépigne également des pieds ). F - ( Elle ne bronche pas. Elle l´observe avec dégoût et attend qu´il cesse sa comédie ) - Pas du tout! j´allais dire comme dans un mauvais film où les personnages, à tour de rôle, déballent leur vie, au grand air, sur une table... un peu comme un paquet de linge sale. D´abord, ils se tournent pour ne pas avoir à renifler; ils hésitent à y mettre la main, ils jettent un oeil à la dérobée, puis un autre. Sur quoi, ils commencent à entendre émaner quelques bouffées sur les origines : le petit baratin sur les souvenirs d´enfance. Là-dessus, parmi les taches souillées, en un coup d´oeil, ils entrevoient les endroits encore immaculés, qui sont - ils espèrent - les grands moments de bonheur. Alors, embarrassés d´avoir volé un petit bout d´indiscrétion, ils feignent de n´avoir rien aperçu. Seulement, ils n´ont pas le choix, pas plus que nous l´avons; ils sont coincés ensemble. Croyez-moi! je vous le dis, déblayons la table, faisons place pour nos loques; les odeurs de vêtements, souillés de nos corps, son flair, il n´y a rien de tel pour construire une histoire. S - Je ne veux rien savoir à votre sujet. H - Moi non plus! Et puis, d´ailleurs, vous en avez encore beaucoup à déballer comme ça, de votre psychologie de supermarché? On trouve de tout, pour tous les goûts, à toutes les sauces. Je dis ça, parce que je n´ai vraiment pas envie de m´asseoir à votre table pour gaspiller mon temps à renifler vos cochonneries... Du reste, je n´ai rien à vous vendre. S - Vous êtes claustrophobic? H - Pourquoi? Parce que je ne veux pas respirer de vos malheurs? Ici, nous ne sommes pas à l´église. Ce n´est ni l´instant de se dévoiler ou même de se confesser. ( il hurle ) - Je suis pressé, voilà tout! J´ai un rendez-vous en haut. F - Dans les films, quand les acteurs pris au piège se révèlent, s´analysent, c´est pourtant bien l´instant du purgatoire! S - ( moqueur ) Et puis, n´oubliez pas que nous étions en train de monter. H - ( à F ) Peut-être que votre vie est comme du cinéma. Moi, je ne suis pas un acteur. ( à S ) Quant à vous, je ne veux plus vous entendre. Vous ne vous rendez pas compte de l´occasion que vous me faites rater. S - Cessez donc de gesticuler, vous faites trembler la cage. Vous ne voudriez pas nous faire tous périr, n´est-ce pas? H - Vous avez peur de trembler un petit peu? F - ( à H ) Voyons, c´est vous qui tremblez de peur. H - Moi, je fais trembler, je ne tremble pas. ( long silence ) F - Et si cette rencontre forcée s´avérait être un complot du hasard? Peut-être sommes-nous tous réunis ici dans un but précis? Peut-être que les circonstances, par le biais d´une incroyable coïncidence, ne faisaient qu´engendrer le début d´une grande aventure? Imaginez, puisqu´il nous faut demeurer ensemble, si une longue amitié en découlait. H - Voilà qu´elle y met du sentiment, maintenant. S - ( à F ) Votre aventure commence plutôt mal. H - En toute honnêteté, jusqu´à présent, vous ne m´inspirez que de l´antipathie. Ne m´incluez pas dans vos projets. S - Vous dites cela parce que vous n´acceptez pas d´être le responsable. Vous êtes incapable de reconnaître vos erreurs. Alors, vous les rejettez sur nous; ça se sent à votre intonation agressive. C´est une façon de se disculper... H - Avant que vous entriez dans l´ascenseur avec vos belles prédictions, tout allait bien... ( courte pause) - Et pour autant que je sache, nous sommes trois. Si ce n´est pas moi le responsable, et si ce n´est pas vous... il ne peut s´agir que d´elle! F - Oui bien sûr. Dans les films, on fait toujours porter l´accusation sur les plus innocents. Ça permet de nettoyer les consciences et de détourner l´attention du faiseur de mal. C´est une bonne technique pour garder le public en haleine. H - ( à F ) Qu´est-ce qui me dit que vous n´êtes pas montée ici dans le but délibéré de rencontrer un homme, et d´en faire votre victime d´un soir? Vous travaillez pour le compte de qui? Ceux d´en haut ou ceux d´en bas? F - Parce que, jamais de votre vie, un ascenseur n´est tombé en panne alors que vous l´empruntiez? H - ( avec fermeté ) Non! S - Est-ce vrai? H - Oui! jamais de ma vie! S - Combien étiez-vous dedans? F - Combien de personnes? Etiez-vous seul? H - ( soudain hésitant, il baisse la tête ) C´est-à-dire que... C´est la première fois de ma vie, que je monte en ascenseur. S - Avouez que pour une première tentative, cela vous donne du cent pour cent de droit à l´erreur. Vous ne pouvez tout de même pas écarter votre éventuelle part de/ H - ( Il l´interrompt, et bondit de colère ) Quelle est la capacité de cet ascenseur? la pesanteur a ses lois? F - ( elle lit la petite pancarte au dessus des boutons ) Capacité maximum... Trois personnes! Alors vraiment, je ne comprends pas! H - Bien entendu, c´est le poids. L´un d´entre nous pèse trop ( aucune réaction de F et S ). Ma parole, j´ai l´impression de vivre un véritable cauchemar. Jamais, je n´aurais cru que ç´aurait été aussi dur. On m´avait dit " vas-y faire un tour, ensuite, remonte. Tu verras, tout ira bien " Je n´ai fait qu´avoir complication sur complication. ( à S ) Et vous, vous n´avez rien fait pour m´arranger les choses. S - J´ai fait acte de prudence. " un homme averti en vaut deux " F - J´y suis : le responsable, étant averti, a doublé son poids! La voilà, la raison de notre stagnation. H - Alors, il va falloir passer aux aveux, un par un, sans exception. Faire don de transparence, tout connaître sur le compte de chacun. Seulement après on dénichera le coupable de l´arrêt. F - Nous y revoilà! C´est bien ce que je disais depuis le début, nous sommes tombés dans le piège archi-rabaché du cinéma bon marché. Epargnez-le moi, je vous en prie. Je me refuse de me prêter à une telle bassesse. S - Appelons du secours, crions à l´aide. F - Pour qui me prenez-vous? H - Pour que tout le monde sache que nous avons peur? Jamais de la vie! S - Alors, il ne nous reste qu´une solution : le sacrifice! H - Excellente idée! Cela nous donnera du lest... Je pense, très sincèrement, que l´un d´entre vous devrait se sacrifier. ( ils veulent objecter, mais il les interrrompt ) Contrairement à vous, le destin m´attend, là en haut; et pour rien au monde je ne voudrais le faire attendre plus longuement. Remarquez comme j´ai été patient jusqu´à présent; je paye les conséquences de vos malveillances. En conséquence de quoi, j´exige que l´un de vous deux en soit le prix. F - ( elle s´adresse à S ) Les femmes en premier, les hommes en dernier... Inversons l´ordre des choses pour une fois. Je suis une femme. Il ne reste que vous! H - De la solidarité, voyons. On vous récompensera de votre effort avec gratitude. Tenez, je vous promets de faire élever un monument en votre nom. ( S contemple l´idée ) S - Après réflexion, j´accepte. Je veux bien me sacrifier. Je ne vois aucune raison pour que votre bonheur, à venir, soit entaché par un fâcheux contretemps. Pour votre salut, je ferai n´importe quoi. Cependant, je doute de la valeur de ce geste. Si j´étais certain que vous atteigniez votre destination, je me précipiterais dans le vide immédiatement. Mais si le coupable est parmi vous, son poids pourrait toujours être supérieur à la moyenne requise. L´ascenseur n´en serait pas plus avancé, et ma perte un gaspillage pur et simple. F - Comment savoir? H - Peut-être sommes-nous les victimes d´une conspiration, d´un complot, qui nous échappe? S - Même si telle est la vérité, nous n´en sommes pas plus avancés. Nous sommes bloqués ici... Il faudrait faire face à la situation. Je le répète : appelons au secours, crions à l´aide. F - Je n´ai jamais eu besoin de personne, ni de quoi que ce soit. Et je ne vais pas commencer aujourd´hui. H - Moi non plus, du reste. S - Il n´est jamais trop tard pour bien faire. F - Choisissons quelqu´un au hasard, faisons-en un martyr. S - Un bon martyr, un de ceux qui pardonne à leur bourreau. H - ( il était en train de rêvasser, et n´entendit pas la réplique ) - Dites donc, au cinéma, après l´exposition des faits et l´établissement des relations psychologiques entre les personnages, qu´est-ce qui se passe? F - Cela dépend uniquement du talent du créateur. S - Qu´est-ce que ça veut dire? F - Qu´il y a de bons et de mauvais créateurs. S - Croire au bien et au mal exige déjà un parti-pris profond, à la fois psychologique et philosophique, de la part de l´auteur. F - Comment voulez-vous construire sans charpente? H - ( excédé ) Enfin, que se passe-t-il? Allez-vous me le dire, oui ou non? S - Oui, que se passe-t-il si le créateur est extrêmement doué, mais que ses personnages ne sont qu´une bande de crêtins? F - Peu importe ce qu´il arrive. Avant tout, l´intrigue doit prédominer. Comment le créateur va-t-il faire réagir ses personnages? Dans quelle direction vont-ils s´orienter afin de résoudre la question primordiale de l´histoire. Dans notre cas : comment allons-nous nous y prendre pour sortir d´ici. S - Du côté direction, nous sommes plutôt limités : un mouvement de haut en bas. Guère de choix, si vous voulez mon avis. H - Encore votre pessimisme! Et pourquoi pas de bas en haut? F - ( désespérée ) Tout juste de quoi espérer faire un navet! S - Vous remarquerez que, souvent, les plus grands succès sont des navets. F - Si la verticalité représente la réponse à la question dramatique, sans l´horizontalité, qui dessine le développement du récit, et sans la profondeur, qui fait appel aux caractères des personnes pour le teinter de rebondissements, nous sommes voués, dans cet espace restreint, à nous poser perpétuellement des questions dont il nous sera impossible d´apporter une seule vérité. H - Tiens donc, un drame qui prend toute l´allure d´une tragédie. S - En quelques mots : nous sommes dans un joli pétrin. ( long silence ) F - Mais tout n´est pas perdu. Nous pourrions faire pointer le comique de situation. H - ( avec ironie ) Le moment est bien choisi, amusons-nous! Le comique de situation... il est beau. Nous sommes séquestrés ici, dans ce monde clos, serrés les uns contre les autres. Nos coudes s´enfoncent dans les côtes. Je sens l´haleine fétide de votre dernier repas... et je ne parlerai pas des relents de vos odeurs corporelles. Vous trouvez ça marrant? F - Taisez-vous! Ça se voit que vous ne connaissez rien au cinéma. On ne parle jamais de ces choses-là. Je pensais au contraire à quelque chose du genre : vous me portez dans vos bras, ou encore... on décide de vous clouer à une paroi de l´ascenseur. Le fait que vous ne touchiez plus le plancher allègerait le poids de la cabine. Peut-être se remettrait-elle en route, alors? H - C´est complètement idiot et grotesque! F - Tous les créateurs ont recours à ce genre de stratagème. Ça remplit le récit, et ça fait gagner du temps avant de balancer une fin prématurée. H - Ne pensez pas une seconde que je vais vous porter dans mes bras, ni que je me fasse clouer... Je n´ai pas le temps à perdre avec vos singeries... Et puis d´abord, j´en ai assez de cette comédie! Vous avez vu trop de films, trop de pièces de théâtre, côtoyé trop d´artistes. A moins que ce soit les restes d´un malheureuse aventure, avec un certain créateur, qui vous ont planté dans la tête ces fichues idées? De quel film est issue la scène que vous nous jouez? Quel est son titre? Vous êtes là à nous tenter avec de belles hypothèses, inventées dans le feu d´une lubie, mais, moi, je veux du concret, de la certitude. Tous vos faits et gestes semblent découlés de l´irréel... ( un temps ) Enfin, je ne peux pas vous en vouloir pour votre optimisme folichon, mais tâchez de rester réaliste, et laissez de côté ce dangereux monde fantastique. S - Un monde fantastique dont le pantalon n´a pas de bretelles. H - Pardon? S - Lorsqu´il s´affaisse, on découvre toute l´horreur de la réalité. F - ( à S ) Vous n´y connaissez rien non plus. ( elle roule des yeux. à H ) Prenez votre mal en patience, la situation n´est pas aussi désespérée qu´elle en a l´air. H - Non, seul votre optimisme l´est. F - ( à S ) Avez-vous remarqué que, comme dans toutes les situations, un des participants se distingue toujours des autres, par son évidente fragilité : avec des effusions, des paroxysmes arbitraires. C´est une grande tare dans la force de caractère en quelque sorte. S - ( à F ) Son impatience démesurée... il semble avoir quelque chose à se reprocher. H - Pensez-vous que je veuille vous ressembler, être misérable au point de m´inventer des infamies, et ceci pour le reste de mes jours? Moi, on m´attend en haut; j´ai une nouvelle tâche qui m´a été attribuée. Sûrement que vous avez tout votre temps, mais ne comptez pas sur ma collaboration pour vous sortir de ce trou. F - ( Moqueuse ) Vous allez vous enfuir tout seul? Nous laisser pourrir ici? Pour qui vous prenez-vous donc? H - Pour qui? Mais moi, je suis un original! F - Du réchauffé tout au plus! Savez-vous que certains auteurs, bien qu´ils soient très conscients d´écrire des histoires à dormir debout, sont extrêmement doués pour dénicher de nouvelles idées; ils maquillent avec astuces les personnages d´oeuvres classiques. Les Antigone, les pygmalion, les Hamlet foisonnent en tous lieux et en tous genres, mais ils se cachent sous des couvertures qui les différent, en fait, très peu. En plus, ces soi-disant originaux ont le culot de venir crier à tue-tête l´immaculée conception. H - ( avec désarroi ) Pour qui me prenez-vous? F - Mais pour ce que vous êtes : un homme comme les autres. H - J´ai énormément souffert et j´ai travailllé dur pour arriver jusqu´ici. Ce poste je le mérite. F - Mais depuis le premier homme et la première femme, l´humanité n´a cessé de souffrir. Tout le monde souffre encore. Et pourtant, vous, vous glorifiez votre souffrance, vous lui attribuez le signe respectueux de l´originalité. Permettez-moi de rire... c´est une théorie épuisée au point d´en devenir banale; personne ne veut plus en entendre parler. A moins que, vous insuniez que la souffrance ouvre les portes du haut sans la moindre résistance, telle la meilleure des clefs qui ouvrirait la porte sur la récompense. Misère = le prétexte passe-partout! S - Mademoiselle a raison, vous devez aimer souffrir. Et puisque l´ascenseur s´est arrêté, il doit bien y avoir une raison? Je ne serais pas étonné d´apprendre que vous avez tout organisé dans l´unique but de souffrir, et que l´on vous prie de sauter. ( il marque une pause ) - Votre suicide parfait n´est qu´un crime contre l´humanité. H - Vous êtes fous tous les deux! C´est faux! F - Vous parlez beaucoup trop; vous délivrez des discours. Vous accaparez inlassablement l´attention des autres. Vous faites un spectacle de votre fin. Vous attirez, éveillez les regrets, extirpez et suscitez la pitié des honnêtes consciences, arrachez la compassion et les pleurs des indigents au moyen de votre hypocrisie rusée... qui donc, mais un candidat à la mort, résigné, se comporterait de cette manière? C´est à la portée de tous! Ceux qui restent, eux, ne parlent pas. Ils continuent leur existence paisiblement, en silence, en gardant l´anomymat : cela exige du courage! H - Je suis innocent de toutes ces accusations! S - ( à F ) Il est têtu! ( à H ) Le manège ne vous amuse plus : on vous a démasqué? Ce n´est pas parce que vous venez de changer d´avis que, dans votre désolation, vous devez entraîner tout le monde dans votre chute. Quel égoisme! Tout est de votre faute. F - Il me semble, après tout, que nous évoluions. Peut-être pas dans la direction que j´aurais souhaité; je n´ai jamais débordé d´enthousiasme pour les drames psychologiques, mais on ne peut tout avoir! S - ( à F ) Il ne se défend même pas. H - Ce n´est pas un chapeau que vous me faites porter, c´est une couronne d´épines. Votre accusation je la rejette; je ne suis pas le responsable. Et je suis désolé si je ternis votre ferveur, mais, à mon avis, vous n´êtes pas maître de vos pensées. Regardez autour de vous, observez le cadre. Où sommes-nous? Un simple fléchissement des jambes, une simple pression du doigt et une immense secousse s´ensuit. La peur vous gouverne... Cherchez donc meilleur bouc émissaire entre vous deux. F - Il se rétracte. Il confirme ainsi " signé et approuvé " : la règle de la honte. ( un temps, puis avec sarcasme ) Bon, puisque ce n´est pas lui, ça ne peut être que nous. Ou encore mieux, ce serait l´environnement qui nous mènerait par le bout du nez? De l´imagination monsieur, nous ne sommes pas aussi crédules! H - Je voudrais vous y voir à ma place. On me retire la dernière bouchée de la bouche, l´ultime récompense. J´espère, sincèrement, puisque vous avez l´air aussi forte, que vous dominez aussi bien votre destin que les ascenseurs. F - ( offusquée ) Ce n´est pas moi qui l´ai fait tomber en panne. H - Non! vous avez raison. Vous parlez beaucoup trop également. ( H et F dévisage S ). Il est préférable de se méfier des calmes. F - Je suis d´accord avec vous, lui est beaucoup trop calme pour être honnête. ( un temps ) Selon les lois élémentaires d´analyse de récit, il n´y a que trois manières de déterminer les traits d´un personnage : d´après ce qu´il fait, ce qu´il dit de lui-même, et ce que les autres disent de lui. H - Depuis qu´il est entré, il jubile. Son sourire ne s´est pas déplié d´une ride. S - De quoi vous plaignez-vous? Je suis satisfait de la situation. Grâce à cet espace exigu, j´en sais plus sur mon compte qu´il y a une demi-heure. Le manque de visibilité nous force à sonder l´intérieur; ce que les yeux ne voient pas, la pensée l´entrevoit. H - ( redoublant de véhémence ) Mademoiselle, je crois que nous tenons votre coupable. Il vient à l´instant même de se trahir. Connaissez-vous le coup d´Oedipe? ( un temps ) Les hommes qui s´infligent des punitions afin de mieux souffrir le poids de leurs erreurs? ( il le montre du doigt ) Il en est tellement bourré, que l´ascenseur ne supporte plus son poids. Ouvrez les yeux! Regardez-vous une bonne fois! S - Langue de vipère! F - Du calme, cessez de vous chamailler! Où est votre sens d´humour? De l´esprit, voyons. Imaginez qu´un créateur soit en train de nous observer, qu´il se tienne là haut ( ils lèvent la tête ), qu´il nous examine minutieusement, et qu´il n´en puisse plus de rire aux éclats à chacune de nos déclarations. H - Au moins quelqu´un s´amuse. F - Il est heureux; il s´en frotte les mains, car nous lui lançons un formidable défi. Il nous voit pris au piège en train de nous crêper le chignon. Il se penche sur sa table de travail et ressasse la même question : comment vais-je parvenir à les faire sortir de là? Du moins, c´est ce que l´on croit qu´il pense, car, comme tous les grands créateurs, il savait parfaitement ce qu´il faisait en nous envoyant nous tapir dans cet ascenseur. Il a tous les éléments sous le nez; il n´a plus qu´à exercer son imagination pour nous trouver une solution. S - Et si elle lui faisait défaut? Il nous laisse débattre éternellement? - Notre enlisement démontre sa médiocrité! H - ( à F ) Qui êtes-vous donc? Travaillez-vous pour lui? Il vous envoie pour vous payer nos têtes. Je déteste la fatalité de vos propos. V. S - Il y a une faux aussi... Je ne sais plus où je l´ai rangée. H - Puis-je vous l´emprunter? J´aimerais redescendre, tout de suite, voir l´effet que ça fait. Je m´amusais tellement. V. S - Je viens à peine de l´achever! Je n´ai pas encore eu le temps de l´essayer... ( un temps ) Ainsi soit-il. Mais, fais-vite alors. 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