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La Consigne

Pièce En Cinq Tableaux

             DÉCOR : Un paysage lunaire; on n´est peut-être quelque part sur la lune. Il y a une consigne à bagage. Une table sert de comptoir, derrière elle il y a des étagères, sur lesquelles se trouvent plusieurs valises. Sur le comptoir il y a une petite pancarte qui indique que la consigne est ouverte.

             PERSONNAGES : CHRISTOPHER, le client. Il est jeune, à peine la trentaine.

                       LE PRÉPOSÉ, un vieux cocher, en costume des années 1800, il n´a plus d´âge.

                                                                       

 

PREMIER TABLEAU

            Le préposé attend derrière son comptoir, il paraît occupé. Christopher arrive, valise à la main...

CHRISTOPHER - Vous travaillez ici?

PRÉPOSÉ - Je porte l´uniforme, non? ( Christopher s´approche du comptoir, s´apprête à soulever sa valise. ) C´est pour un retrait ou un dépôt?

CHRISTOPHER - J´amène ma valise pour...

PRÉPOSÉ - Ça n´empêche pas que vous pourriez venir faire un retrait. Vous savez dans le métier on en voit de toutes les couleurs. C´est le cas de le dire...

CHRISTOPHER - Je ne comprends pas.

PRÉPOSÉ - Faire un retrait, réclamer une valise plus petite pour la mettre à l´intérieur de la vôtre.

CHRISTOPHER - A quoi ça servirait?

PRÉPOSÉ -  Ce n´est pas à moi de vous le dire. Donc ce sera un dépôt?

CHRISTOPHER - Oui.

PRÉPOSÉ - Il va falloir qu´on fasse l´inventaire.

CHRISTOPHER - J´ai déjà une liste toute prête.

PRÉPOSÉ - Celle-là ne compte pas, il me faut la mienne : l´inventaire officiel. Je vais être obligé de vérifier le contenu. ( Christopher s´apprête à ouvrir sa valise. ) Attendez, il y a des formulaires à remplir auparavant.

CHRISTOPHER - Ici aussi?

PRÉPOSÉ - Qu´est-ce que vous croyez? Que c´est différent ici? Nous avons besoin de tout connaître sur votre compte - raisons administratives, et de sécurité. Imaginez si l´on venait à égarer votre bagage, et que quelqu´un d´autre se retrouvait en sa possession. Parfois on peut être chanceux, mais en règle générale c´est plutôt un handicap.

CHRISTOPHER - J´ai toujours été très correct.

PRÉPOSÉ - Ça n´empêche pas qu´il me faut vérifier. ( Un temps. ) Vous m´avez l´air bien jeune.

CHRISTOPHER - Il y a un âge limite?

PRÉPOSÉ - Non! Je disais ça comme ça; je me méfie des jeunes. Vous êtes trop propre pour un jeune, qui est-ce qui vous a endimanché comme ça, un parent de la famille? Tant mieux; nous n´acceptons pas les gens d´allure suspecte. ( Un temps. Il lui tend des formulaires, Christopher commence à les remplir. ) N´oubliez pas d´indiquer la raison de votre venue, c´est le plus important?

CHRISTOPHER - La raison ou la cause?

PRÉPOSÉ - Alors vous êtes de ce genre-là? Cette image vous colle assez bien; en vous voyant arriver je m´en étais tout de suite douté : " Celui-là, il se complique la vie..."  Vous savez à force de voir passer le client, on devient un véritable expert en caractère.

CHRISTOPHER - Admettez que la question est floue? " Raison de ma venue "...

PRÉPOSÉ - La cause de votre venue, nous la connaissons, puisque vous avez votre valise. " Raison de votre venue ", je ne vois pas où est le problème; il n´y a pas de sens caché. Vous savez, nous, les préposés, administrons, nous ne cherchons pas à nous compliquer la vie davantage. Nous posons des questions, tâchez de répondre par un oui ou un non. Ce n´est pas compliqué. Cessez donc de chicaner. ( Un temps. ) Je parie que vous ne fumez pas?

CHRISTOPHER - Comment le savez-vous?

PRÉPOSÉ - Voyez que je suis un expert... Mais, il y a plus fort que moi : le réceptionniste de l´hôtel. Il est drôlement fortiche, à chaque coup il voit juste. Nous devrions l´appeler, histoire de voir s´il devinerait également d´autres choses intéressantes à votre sujet. Il se défend remarquablement. D´ailleurs tous les gens comme les gardiens d´immeubles, les petits commerçants, les concierges, sont des sages; on ne leur prête jamais attention. On les ignore trop souvent, mais ils apprennent à voir, à affûter leur sens de perception; ils ont l´oeil si aiguisé qu´ils devinent vos besoins cachés, vos sentiments, vos réticences au premier abord. C´est ce qui fait leur grandeur. Rien ne remplace des années d´expérience : de l´aptitude dans le service qu´ils ont... Il leur manque peut-être les mots,... mais que l´on s´y méprenne ils comprennent et savent tout. ( Un temps. Christopher remplit ses formulaires sans trop prêter attention. )

CHRISTOPHER - Je suis drôlement embêté!

PRÉPOSÉ - Qu´est-ce que c´est maintenant?

CHRISTOPHER - Je ne sais pas quoi mettre.

PRÉPOSÉ - Mettez une croix. ( Il éclate de rire tout seul. ) Plaisanterie administrative, excusez-moi.

CHRISTOPHER - C´est-à-dire que jamais...

PRÉPOSÉ - Bon. Ça va, épargnez-moi vos excuses; vous n´êtes pas le premier. Vous êtes tous les mêmes. Ça vous excite, semble-t-il, l´idée d´aller faire un voyage,... vous vous préparez à partir, malheureusement sans jamais savoir pourquoi vous y allez.

CHRISTOPHER - Qu´est-ce que je mets?

PRÉPOSÉ - Vous n´avez pas dû être une personne facile à vivre pour venir ici, si tôt?

CHRISTOPHER - Je vivais seul.

PRÉPOSÉ - J´espère que vous ne venez pas ici pour avoir la paix, pour trouver la tranquilité, ou prendre du repos?

CHRISTOPHER - Si, justement je suis éreinté.

PRÉPOSÉ - Vous n´êtes pas au bon endroit; ici on se bouscule, on se piétine les uns sur les autres. L´air manque; on y respire mal... Mais ne faites pas cette tête, c´est normal; c´est qu´on accumule, on accumule... tant et si bien que l´on ne sait plus où les mettre. Ce n´est pas comme là-bas, d´où vous venez; on se régénère. Ici c´est le terminus, tout le monde descend, et on finit par être tassés les uns contre les autres dans des entrepôts.

CHRISTOPHER - Si j´avais su. On se sent pourtant si léger. ( Il soulève sa valise. ) Quelle légéreté! Jamais je n´aurais cru.

PRÉPOSÉ - Si vous aviez su vous ne seriez pas venu, hein? Foutaise! Vous êtes le genre de la maison. C´est inscrit partout sur votre visage... Ne vous fiez pas aux apparences; on s´habitue vite à la pesanteur, si bien qu´on finit par l´oublier. Deux semaines de ce régime, vous en aurez des lourdeurs dans les jambes, comme les autres. Tenez, la cause de votre venue, laissez-moi deviner? ( Il réfléchit un instant. ) Donnez-moi un indice. ( Un temps. ) Vous avez honte?

CHRISTOPHER - Moi? Je ne regrette rien!

PRÉPOSÉ - Pas encore, les regrets ne germent pas comme ça dans un coup de vent. Il faut laisser la tempête passer, permettre à la poussière de se redéposer. Après, vous avez tout le temps... Voyons, votre cause?...  J´ai du mal à vous saisir, j´ai bien une opinion, mais je vous cerne mal... Je vais être forcé de travailler à l´envers : par déductions. Vous n´êtes pas brûlé, donc vous n´avez pas péri dans un incendie. Pas de trou dans la tête, ce ne fut pas une arme à feu. Vous n´avez pas d´échardes de glace coincées dans les poignets, vous n´avez pas les membres broyés, déchiquetés, sectionnés... pas d´accident de voiture, pas de chute du haut d´une tour. Voyons le cou, pas de marque de strangulation... Cela ne me laisse le choix qu´entre les barbituriques et une mort naturelle?

CHRISTOPHER - Je voudrais...

PRÉPOSÉ - Non, laissez-moi achever, une hémorragie cérébrale? Ça vous guette au coin de la rue, ou dans un bar, comme un voleur, et ça vous saute dessus sans prévenir, et puis paf! sans consentement vous voilà sa victime. Avec un vieux, à la rigueur, j´accepte, mais un jeune tel que vous ça me contrarie. Vous manquez de veine! ( Il éclate de rire. )

CHRISTOPHER - Qu´est-ce que j´écris alors?

PRÉPOSÉ - J´espère que ce n´était pas un suicide?

CHRISTOPHER - Quelle différence cela fait?

PRÉPOSÉ - Ils n´aiment pas ça! Et puis, il y a la quarantaine.

CHRISTOPHER - Les barbituriques : secobarbital, 6 grammes dilués.

PRÉPOSÉ - Les barbituriques! ( Il prend un air satisfait de lui-même. ) Pas étonnant que vous amenez une si grosse valise; vous aviez bien préparé votre coup.

CHRISTOPHER - Je n´ai amené que l´essentiel.

PRÉPOSÉ - Nous verrons cela en temps voulu. Posez-la là en attendant! ( Il la pèse. ) En effet!

CHRISTOPHER - Est-ce que j´écris " raison de ma venue " : suicide par voie orale.

PRÉPOSÉ - La soi-disant " voie douce " hein? Avec des barbituriques, solution hypocrite, n´est-ce pas? Si l´on s´en sort on se fait réanimer, pas de séquelles, ou très peu. Il y a toujours une chance de s´en sortir.

CHRISTOPHER - Qu´est-ce que vous en savez d´abord, habillé comme vous l´êtes on dirait que vous sortez tout droit d´un roman de Stendhal?

PRÉPOSÉ - Certes cela fait des lustres que je suis ici. Ne vous tourmentez pas; nous sommes bien informé; on nous tient au courant de tous les petits changements. Je suis bien content d´être mort il y a si longtemps; je ne vous comprends pas vous, votre génération; il vous faut tout en claquant du doigt, et sans douleur. Si vous pouviez vous tuer en y prenant plaisir, vous le feriez. De mon temps si on voulait en finir avec soi-même on prenait un révolver, on s´injectait de la morphine ou mordait une capsule de cyanure. C´était efficace, radical, sans chi-chi... Votre suicide sent le caprice!

CHRISTOPHER - Les maladies des autres sont toujours imaginaires.

PRÉPOSÉ - Vous étiez malade?

CHRISTOPHER - Non, c´est une expression.

PRÉPOSÉ - Je dis ça parce que ça aurait été différent dans ce cas, avec des barbituriques, la maladie devient un cri de désespoir pour attirer l´attention.

CHRISTOPHER - ( Agacé. ) J´écris donc : absorption d´une dose mortelle de...?

PRÉPOSÉ - Cela n´expliquera toujours pas la raison de votre venue

CHRISTOPHER - C´est ce que je me tue à vous expliquer depuis mon arrivée.

PRÉPOSÉ - De la récidive dans l´air?

CHRISTOPHER - De toute manière tout ça ne rentre pas dans la case. ( Le préposé ouvre un tiroir et sort un nouveau formulaire, il le lui tend. ) Qu´est-ce que c´est?

PRÉPOSÉ - Une demande de prolongation de la case " raison de votre venue ".

CHRISTOPHER - Une demande? Vous voulez dire qu´il faut que je demande l´autorisation d´écrire une ligne supplémentaire?

PRÉPOSÉ - A chacun ses méthodes! Vous les médicaments, nous les papiers.

CHRISTOPHER - Combien de temps ça prendra avant d´avoir une réponse?

PRÉPOSÉ - Cela dépendra de vous. ( Il lui reprend les formulaires. ) Voyons : liste des documents. Passeport?

CHRISTOPHER - Oui.

PRÉPOSÉ - Carte d´identité?

CHRISTOPHER - Carte d´identité? ( Il se tâte les poches. ) Je ne sais pas. Le passeport ne suffit pas?

PRÉPOSÉ - Ah non!

CHRISTOPHER - Pourtant pour obtenir un passeport, c´est  beaucoup plus difficile qu´une carte d´identité.

PRÉPOSÉ - Vous n´êtes pas là pour poser des questions. Je suis là pour vous aider à y répondre; le formulaire stipule carte d´identité... Du reste le passeport n´est qu´un titre de transport. Pour venir jusqu´ici il vous en fallait bien un...( Christopher désespérément fouille ses poches. )

CHRISTOPHER - Le voilà!

PRÉPOSÉ - Acte de naissance?

CHRISTOPHER - Je n´en ai pas!

PRÉPOSÉ - Comment allez-vous prouver le lieu et la date de votre naissance alors?

CHRISTOPHER - Mais enfin, ils sont inscrits sur le passeport et la carte d´identité.

PRÉPOSÉ - Cela ne prouve rien, vous auriez pu mentir.

CHRISTOPHER - Pour faire une demande de passeport et de carte d´identité il faut se procurer un certificat de naissance, comment aurai-je pu mentir?

PRÉPOSÉ - Je suis bien d´accord avec vous, seulement, maintenant que vous êtes mort, comment allez-vous me prouver que vous avez existé? ( Un temps. ) Voyez, chaque chose à une raison.

CHRISTOPHER - Comment font les autres?

PRÉPOSÉ - Ça dépend : les jeunes généralement sont trouble-fête - il faut qu´ils fassent une demande; les vieux ils pensent à tout, ils sont toujours fins prêts. Avez-vous votre numéro de sécurité sociale au moins?

CHRISTOPHER - Oui!

PRÉPOSÉ - Très bien nous progressons doucement. Vous allez aller au bureau des réclamations et demander le formulaire, voyons... ils ont une liste... voilà que j´oublie, que je me mets à avoir des trous de mémoire maintenant... oui, le formulaire P 240 S. Faites très attention car parfois il y a des erreurs, on pourrait vous remettre le P 240 M.

CHRISTOPHER - C´est quoi la différence?

PRÉPOSÉ - M : maladie; S : suicide, car vous êtes un de ces derniers, n´est-ce pas?

CHRISTOPHER - Oui,... enfin peut-être étais-je malade.

PRÉPOSÉ - On s´apitoye sur son sort, déjà des regrets?

CHRISTOPHER - Non, non pas du tout!

PRÉPOSÉ - Tant mieux, parce que - je vous le dis - entre nous, les regrets dans le cas du P 240 S, ça fait mauvais effet. Même que ça aggrave drôlement le processus d´obtention de la prolongation; il faut enquêter. Quand je vois des jeunes de votre catégorie qui arrivent je me méfie tout de suite. Toujours des problèmes avec les jeunes, ils sont retors. Les vieux, eux, sont ravis d´être ici, heureux de la délivrance; plus de famille, tous les papiers en règle... Il n´y a qu´un obscur revers à leur médaille.

CHRISTOPHER - Qu´est-ce que c´est?

PRÉPOSÉ - Les trois-quarts du temps, ils sont tellement faibles, éreintés et sur les rotules, qu´il faut les aider à porter leur valise jusque sur le comptoir. Et puis pendant l´inventaire si l´on ne prend pas garde, il nous font travailler à leur place; ils s´endorment!

CHRISTOPHER - N´est-ce pas votre travail d´aider?

PRÉPOSÉ - Non, jeune homme! Nous sommes ici pour classifier les valises des passants! Ç´est ça le rôle d´une consigne; ce qui se passe avant et après le dépôt, nous nous en fichons éperdument.

CHRISTOPHER - J´y vais y aller maintenant même. Cela ne vous dérange pas si je vous laisse ma valise pendant ce temps-là?

PRÉPOSÉ - Hors de question! Le règlement est strict et formel : nous n´acceptons et ne pouvons accepter les bagages que lorsque tous les documents sont en règle et qu´ils coïncident avec les exigences de l´administration. Je vous vois venir, vous seriez capable de me faire le coup de l´abandon, pour vous enfuir en courant. Vous voulez me causer des ennuis?

CHRISTOPHER - C´est qu´elle est lourde tout de même.

PRÉPOSÉ - Lourde comment se fait-il vous êtes si jeune?

CHRISTOPHER - Je ne sais pas, je n´y ai mis que les choses qui m´étaient chères, comme le précisait la brochure.

PRÉPOSÉ - C´est bien la valise réglementaire qu´on vous a remis sur votre lit de mort?

CHRISTOPHER - Oui, c´est la valise réglementaire.

PRÉPOSÉ - Tant mieux sinon je serai obligé de la refuser; dans les casiers ne s´encastre que le modèle réglementaire. Je me méfie, je connais les ruses, les petits échanges en douce. ( Il jette un oeil à sa montre. )  Mon dieu! c´est l´heure de déjeuner depuis cinq minutes. Revenez plus tard, quand vous aurez vos papiers en règle. ( Il tourne la pancarte du comptoir qui maintenant montre " fermé ". Il sort, Christopher reste seul. )

                                               

 DEUXIÈME TABLEAU

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