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Le Mollusque

Il s´agit de l´histoire du philosophe grec Nausiphane. Je me suis inspiré pour ce monologue de A HISTORY OF WESTERN PHILOSOPHY de Bertrand Russell. Presque tous les faits chronologiques en sont extraits. Je dis presque car j´ai moi-même - et de moi-même - énormément improvisé et ajouté des anecdotes, çà et là, qui ne correspondent pas forcément à l´idée que l´on se fait normalement de l´histoire, tels que la conçoivent les historiens, les philosophes et autres. Mon souci n´est pas de la retracer avec exactitude mais plutôt de l´adapter selon mes exigences. Un peu telles ces têtes effrayantes de diables, de sorcières ou de clowns, renfermées dans des boîtes à surprise, qui sont montées sur ressort et qui vous sautent à la figure dès que vous en ouvrez le couvercle, j´ai dû avoir recours, de sorte à ce que mon histoire fonctionne, et aussi pour m´assurer que mon monstre récalcitrant retourne dans le coffre où il était enfermé, à l´usage de la force. Par conséquent il se pourrait qu´il y ait de nombreuses erreurs... De même qu´il se pourrait qu´il y ait des vérités... On ne fait jamais assez attention aux vérités; on les considère trop souvent comme acquises, notoires ou évidentes. Voilà pourquoi on peut se permettre le luxe de les oublier. En revanche un homme n´oublie jamais une erreur, surtout lorsqu´elle est commise par un autre. Sa mémoire en est remplie. Et puisqu´il ne se souvient et ne connait rien d´autre, je me suis souvent demandé si c´était pour cette raison que l´histoire de l´humanité ne cessait de se répéter en tragédies et en drames?... Quoi qu´il en soit ce texte est on ne peut plus imaginaire. Je rappelle ainsi aux puristes que tout n´est que fiction, et que toute ressemblance avec des personnes existants ou ayant existé est plus que probable et pas du tout une coïncidence; l´imaginaire, encore et toujours, dépend, s´appuie et ne peut exister que selon une réalité - quelle qu´elle soit - bien établie.

            DÉCOR : Il se doit d´être circulaire comme une casserole; on devine un semblant de mur bâti sur la circonférence. L´idéal serait d´en suivre le tracé et d´y élever une paroi de tuiles blanche de trois mètres de hauteur. Malheureusement, puisque toute l´action se passera à l´intérieur de cet espace, cela garantirait l´impossiblité pour le public d´assister à la pièce, du moins à son aspect visuel. A moins bien sûr qu´il ne décide de la regarder par le haut, comme une vue aérienne - ce qui serait on s´en doute bien grotesque; aucun théâtre au monde n´a été dessiné et conçu pour cette fin. Au centre du cercle, suspendue en l´air, il a une pomme de douche. D´autres mollusques : des pieuvres, des limaces, des moules, des huîtres, des étoiles de mer, ect... ( postiches en plastique ou papier mâché feront l´affaire ), éparpillés un peu partout, dorment, ( ou sont morts ).

            EXPLICATION SUR LE TEXTE : L´idée de départ du texte repose sur la vieille erreur populaire de considérer les épicuriens comme étant des disciples de la philosophie d´Épicure, qui n´a rien à voir. Voilà la réalité. Il y a le mythe, le sens du mot Épicurien tels que les gens le comprennent : l´orgie des festins, des ripailles, du sexe, de l´hédonisme en roue libre... C´est à cet Épicure-là que le Mollusque s´attaque, car il est erroné. D´abord il vente les vertus de la pensée épicurienne tout en dénonçant l´erreur; il tente de la remettre dans le droit chemin. Mais il n´est pas si immune; de sorte à s´extirper de la situation pour sauvegarder sa peau, il admet que lui aussi est coupable : qu´il s´est vautré dans l´excès et les plaisirs faciles. Cependant au fur et à mesure que se développe la scène on constate que la grande éloquence de son discours provient d´une vieille rancune, d´une vengeance inassouvie. C´est cette face cachée que l´on apprend; la peur, les craintes, donnent à ses propos la tournure d´une confession, qui devient le procès de la philosophie Épicurienne; au devant de la faim, il finit par accuser le philosophe grec Epicure de diffamations. Ment-il? Il se proclame comme un saint, peut-être l´est-il? Pour convaincre il dévoile la vérité : qu´Épicure lui a tout dérobé : ses principes, ses théories, ses lois, ses pensées... sa doctrine en somme, pour la reprendre à son compte! Formidable mode de pensée... ignoré néanmoins. Epicure c´est en réalité Nausiphane, déformé, qu´il n´a jamais compris. Trop bête ou trop jouissif il n´a jamais su, ou jamais eu le temps, de l´interprêter correctement. Le mollusque vacille donc entre le plus grand désespoir et les plus grandes colères, passe du chuchotement aux railleries. Ses gestes seront nerveux, saccadés, ou d´une extrême lenteur, ils doivent refléter les états d´âmes qui accompagnent l´angoisse de la mort.

            SUGGESTION POUR UN DÉBUT : Le mollusque, il s´agit d´un escargot, apparaît sur scène, dès le début de la pièce, vêtu d´une veste queue de pie noire, d´un chapeau melon recouverts de petits escargots, ( et éventuellement d´un sac à dos en forme de coquille d´escargot. Je laisse cette option à la discrétion du metteur en scène ). Il est prisonnier dans le cercle, du moins il le soupçonne. Il se peut que ça soit un camp de concentration, il n´en pas sûr. Il meurt de faim, il a l´aspect physique diminué. Il regarde la douche au-dessus de sa tête, il pense se faire gazer... il le redoute. Il croit qu´on veut le manger, ou encore que quelqu´un est en train de le cuire à petit feu?

LE MOLLUSQUE - J´ai faim! Encore! De nouveau! Et oui, j´ai faim. J´ai toujours faim... et pourtant je n´ai plus grand appétit. Je becquette ici et là. De temps à temps, je grignote un petit bout de feuille de laitue. Il ne faut pas croire je suis d´une simplicité, rien de compliqué. A ce titre, je voudrais vous dire que les Épicuriens n´ont jamais été de bons vivants, au contraire ils s´abstenaient de manger. Grande doctrine que la philosophie Épicurienne. Uniquement lorsqu´ils avaient faim qu´ils mangeaient, c´est-à-dire par nécessité. Il faut faire la différence entre le mythe et la réalité. Epicure disait : " mieux vaut l´absence de douleur que la présence de plaisir ". Alors c´est plus fort que moi quand j´entends dire : " Je suis épicurien, j´aime la bouffe, je vais tout le temps au restaurant, je m´en mets jusque-là ". Moi, je rigole! Celui qui dit ça je le remets en place vite fait! Vous êtes Épicurien, très bien : " alors pour monsieur ce sera un quignon de pain et un verre d´eau! " On n´a pas besoin de plus que ça pour survivre... Dites-moi est-ce qu´Aristote était aristocrate, Xénophon xénophobique, Hippocrate hippocrite, Démocrite démocrate? Platon n´était-il pas tout sauf platonique, alors pourquoi est-ce qu´Épicure devrait être un Épicurien? Épicure était un grand homme de pensées, un de ces hommes qui marquent leur époque... Vous n´avez rien compris à ses pensées. ( Un temps. )

            La farine dans le pain, il paraît que c´est bon pour moi?... que cela me blanchit les tripes, que cela m´enlève tout l´en-dedans d´indésirable. Comme si l´indésirable venait des tripes... quelle drôle d´idée. C´est comme si on voudrait nous faire croire qu´on va se laver. ( Il regarde la douche au-dessus de lui, puis baisse la tête aussitôt. ) Hop là, écoutez donc ça, vous entendez ces borborygmes, ça en fait un raffus du diable. C´est sûrement pour ça que l´on nous appelle les gastéropropres... Non, je plaisantais. Laissez-moi vous expliquer d´où je viens. Les premiers faiseurs de dictionnaire, des espèces de péripapéticiens du dimanche, se trouvaient en train de faire une promenade quand d´un seul coup l´un d´eux m´a aperçu. J´étais endormi sur le haut d´une colonne où une statue venait de tomber. Ils se sont approchés de moi : " Tiens donc, quel curieux animal, s´est exclamé l´un d´eux, il dort sur un piédestal et fait des bruits de touillis de viande malaxée, tel un ventre affamé, en se déplaçant. Appelons-le gastéropode : l´estomac sur un pied!"  Voilà, tout a commencé aussi simplement. Je n´ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit... avant que je réagisse ils avaient déjà disparu, je l´ai perdu de vue. ( Un temps. ) J´ai faim! Qu´est-ce que je donnerai pour un bout laitue! Je suis pourtant vieux, très vieux, je ne devrais plus avoir beaucoup faim. Ne vous fiez pas aux apparences. J´ai encore l´air jeune comme ça, mais en années escargot..., ( il réfléchit, à lui-même : ), avec une période de reproduction de... tant de jours multipliés par, oui... cela me fait presque... incroyable, près de 15 000 ans. Je me porte bien pour mon âge, vous ne trouvez pas? Je suis d´ailleurs le premier surpris qu´il ne m´est encore rien arrivé... Je dois toujours avoir l´air jeune; les vieux, paraîl-il, ils sont plus durs à cuire. ( Un temps. ) Non, qu´est-ce qui m´arrive, pourquoi je parle comme ça? C´est sûrement la faim... oui, c´est cette mauvaise faim qui me tiraille à l´intérieur. Que je me sens vieux. Tout est pourri jusqu´à la moelle. Il ne faudrait pas grand-chose pour que je m´écroule... J´aimerais bien pouvoir retourner dormir sur mon piédestal. Au moins là, on me voyait, me glorifiait. Maintenant je passe presque tout mon temps dans ma carapace, comme un reclus. C´est bien de rester chez soi tout le temps, mais on finit par s´ennuyer... ( Il fulmine soudainement. ) Je n´en serai pas arrivé là si je ne l´avais jamais rencontré... Qui ça?... Ne vous inquiètez pas; je délire. C´est la faim qui me rend méchant comme ça. Il est préférable que je me taise.

            Ah non, il ne faut pas croire que je sors la tête que lorsque j´ai faim. Ce n´est pas vrai! C´est la lumière qui me dérange, je préfère vivre dans la nuit quand je suis sûr que je ne serai pas trop ébloui. Nous, les mollusques, nous avons les yeux sensibles. Nous ne supportons pas la vue de la clarté, de la lumière du jour, alors nous avançons à tâtons, avec les antennes, dans l´obscurité et la pénombre. Oui, bien sûr, on est jamais à l´abri de commettre les erreurs déjà commises. On s´efforce de ne pas repiétiner sur ses pas et ses traces. En fait, nous sommes un peu comme des vampires, un coup de soleil et paf! Nous voilà meurtris, desséchés, exposés à la vérité de notre grande faiblesse : notre lenteur! Et puis aussi notre relative mocheté, il faut le signaler. Encore que... je ne suis pas une limace. ( Il la regarde derrière lui, la pointe du doigt. ) Ça, c´est de la vraie laideur, de l´horreur personnifiée! Toujours est-il que de la cause à l´effet, c´est l´histoire de la poule et de l´oeuf. Lequel est venu en premier? Sommes-nous devenus aveugles parce que nous vivions la nuit; et que nous n´avions plus besoin de nos yeux; que nous n´avions plus aucune raison de nous voir, de voir ce que nous étions devenus? Ou bien nous sommes-nous débarrassés de nos yeux parce que nous n´avions aucune envie de les utiliser, parce que nous avons eu cet immense désir, comme une sombre et puissante volonté? Des histoires d´évolution je pourrais vous en raconter des tonnes! Qu´importe la réponse, cela ne changera rien à notre grande faiblesse : notre lenteur! Un escargot sait à quoi il peut aspirer en dix milles ans de vie. Il fallait doser, mesurer; tout ça s´était calculé. Tout juste de quoi faire un aller-retour jusqu´à l´arbre du voisin! Je vous épargne les détails des complications qui peuvent surgir entre les deux.... Je me demande encore si ça vaut bien la peine de se donner tant de mal pour si peu, à transbahuter cette vieille carcasse parmi toutes sortes de dangers, de pièges invraisemblables, de leurres innocents, et d´une main qui n´est jamais bien loin, toujours prête à vous ramasser. Que puis-je faire d´autre? Il faut accepter son sort et sa condition. Soit! ma carapace me tient au chaud, elle est pratique, mais puisque on ne peut s´en détacher, on finit toujours par se faire embarquer avec elle! Pas comme elles, les limaces, toujours la bave aux lèvres, visqueuses, glaireuses, poisseuses, vitreuses... personne n´ose les toucher! Ça se comprend! De toute façon il y a des combines pour s´en tirer. Il ne suffit que de faire ventouse, de s´agripper, d´adhérer à une surface quelconque. S´il s´agit d´une feuille morte, nous avons toutes les chances de nous en sortir. Par contre une brindille, alors là, c´est terminé! La fin!... On passe à la casserole! ( Il ravale sa glotte. ) Mais pourquoi est-ce que je parle comme ça? Ça doit être la faim? Oui, c´est sûrement la faim encore une fois!

            Ça fait déjà quelques années escargot, que je suis enfermé ici! Comment j´y suis venu? Je ne sais plus très bien... Comme un enchaînement logique des faits qui se succèdent on finit vite par oublier le geste motivateur. C´est arrivé comme ça, il me semble... Comme pour la naissance, on ne décide pas vraiment. On ne se souvient de rien. Et puisque les autres vous le rabâche sans arrêt, vous le martèle dans la tête, que vous êtes né tel jour, que ce nom par lequel on appelle est le vôtre, que l´on finit bien par le croire que c´est arrivé comme par enchantement. Alors je suis ici; je ne le crois pas vraiment et pourtant je le suis bien... Mais je ne suis pas encore résigné!

            Ça pourrait être pire ici. C´est vrai nous sommes un peu serrés! Ça pourrait toujours être pire, ne nous plaignons pas! C´est pas comme pour les moules! Elles sont à plaindre. Figurez-vous qu´elles ne se laissent pas arracher comme ça, elles sont tenaces... Allez-y de la main pour les cueillir. Je reviendrai dans 10 ans que vous y serez encore! A chaque espèce sa méthode. Non, il faut se servir d´une petite cuillère, une par une qu´il faut les faire sauter du rocher. Le plus malheureux, c´est qu´il n´y a plus de retenue. Certains esprits s´y sont mis à la grande cuillère; par paquets deux ou trois, et vlan! qu´ils les arrachent. Maintenant, ils y vont carrément au râteau. Et vas-y que d´un coup je te dégomme un rocher en entier. Voilà ce qui arrive lorsqu´on vit en groupe, on n´est plus vulnérables et on donne des idées aux malveillants. Ça ce sont les exigences du progrès. C´est bien la peine d´être robustes, de faire les belles avec leurs gros muscles; par chapelets entiers qu´elles disparaissent... et il n´y a pas plus légal. Enfin, cela ne les empêche pas en attendant de continuer de se reproduire, hein? Tout un programme la reproduction... Dans le fond j´aurais bien aimé être une moule. Imaginez. On reste chez soi, toute sa vie, et quatre fois par jour avec le mouvement des marées on se fait nourrir, sans avoir besoin de bouger. Plus besoin de travailler, il n´y a qu´à ouvrir la bouche toute grande - je veux dire la coque - et attendre que ça se fasse. On filtre et paf! on referme sur la proie! ( Il rigole narquoisement. ) Moi, ce n´est pas pareil! Il faut que j´aille chercher mon cassecroûte. Il faut que je me défonce, que je sue, que je m´échigne! 10 ans en moyenne que ça me prend pour un petit rien. Le pire, l´ironie du sort, on est toujours persuadé d´avoir accompli une grande prouesse; on croit avoir fait tout le nécessaire, puis on se retourne pour juger la distance parcourue; et on se rend compte du misérable exploit. Soudainement une grande déception vient vous accabler... Quel désespoir! Et tant d´orgueil dans le regard, dans le comportement... Alors, depuis je ne me retourne plus. Je mets ma coquille de travers, comme des oeillères, et je fonce droit devant moi!

( Un temps, il écoute les grouillements provenant de son ventre. ) Ça ne passe pas! Un vrai concert de boyaux qui s´étripent et se triturent. Tout mon... le pauvre! ( Il chuchote : ) Il ne faut pas que j´y pense, faut pas que j´y pense, faut pas! Il faut que je pense à autre chose.

            Bon. Il y a plein de gens qui se demandent qu´est-ce qu´on cache à l´intérieur de nos palaces. Eh bien, permettez-moi de vous répondre! Des secrets! La forme de notre coquille en colimaçon n´est pas un hasard. C´est un jeu de vertige, comme une vis sans fin ou un vice éternel - je vous laisse choisir. A ce sujet la trompette de Jéricho n´était autre qu´une corne d´abondance, celle d´un mollusque... Nous en avons des ressources, vous savez. Prenez garde toutefois, car celui qui s´aventure à l´intérieur est à jamais perdu. Au début il est aisé de vite escalader les deux premières vrilles, mais au fur et à mesure qu´elles se resserrent, l´hasardeux rétrécit en même temps, au point d´en devenir insignifiant, microscopique, invisible à l´oeil nu, et, pourtant, toujours existant dans une infinité pathétique. Le secret, lui, est au port, à la fin, s´il y en a une. Pourquoi je vous raconte tout ceci? Juste au cas où il y aurait des candidats parmi vous à l´exploration. Plus vous fouillez et cherchez le secret plus votre vue devient floue; voilà ce que j´en ai déduit. J´en ai connu plus d´un qui se sont perdus à vadrouiller dans leur coquille, au point qu´ils ne parvenaient plus à en trouver la sortie, qui était pourtant sous leur nez. Ils ne supportaient plus rien, ils la reniaient. Ces cas-là je les connais; ils s´isolent, et on ne les voit plus que lorsqu´ils ont faim. Là, ils daignent passer la tête. A cause de la faim, ils sont bien obligés de l´abandonner leur coquille... Et puis vous savez - il ne faut pas rire - une coquille avec des torsades comme ça, il n´y a pas à dire : d´accord, cela donne le vertige - comme je l´ai déjà dit - mais avec le temps elle devient une drogue, à un tel point que l´on ne puisse plus s´en passer. On se passe à la rigueur de manger jusqu´à la limite du supportable. On s´abrutit jusqu´à en perdre l´équilibre. D´ailleurs, avez-vous déjà vu un escargot marcher droit? Si ce n´était pas pour me ravitailler, moi-même, à cet instant précis je serai à l´intérieur. C´est un peu mon camp de concentration à moi, je vais m´y concentrer. ( Il rigole amèrement. ) On se pose plein de questions sans cesse, et puis jamais de réponse pour venir apaiser. Voilà ce que c´est que d´être un mollusque. En plus, il n´y a que de la place pour un, nous sommes des solitaires, des êtres esseulés par nature. Comme des étoiles de mer. A propos, méfiez-vous d´elles; je connais leur histoire. Elles commencent toujours par naître dans le ciel, grandissent dans le fond des mers et finissent par venir s´échouer sur votre poitrine... Vous trouvez que c´est jolie une étoile agrafée sur la poitrine? Voyez, à nous seuls, nous sommes toute une histoire.

            Avec qui parle-t-on alors? Avec soi-même? Ce n´est pas aussi simple que la reproduction. Là au moins, puisque nous pouvons faire les deux, mâle ou femelle, le tout est de savoir lequel choisir. Cela limite les dégâts; il ne suffit que de trouver n´importe qui. Enfin, tout un programme la reproduction... Mais pour la parlotte, là, dans la coquille spiralée, nous n´avons qu´un seul compagnon : l´écho! Ecoutez! Ohé, ohé! Ça monte jusqu´en haut, ça redescend, et vu que je bouche l´entrée, ça remonte une fois de plus. C´est beau de s´entendre parler infiniment. Ça peut être un peu rébarbatif, voire répétitif. J´admets que cela n´avance pas à grand-chose vu que l´on ne peut jamais être sûr de rien. Mais on finit par s´y faire... Croyez-moi on se fait à tout à la longue. ( Un temps. Il observe la douche. ) Quand est-ce qu´il va pleuvoir? Quand est-ce qu´on va manger? ( Un temps. ) Le plus dur c´est donc d´attendre que l´écho meurt : qu´il s´assoupisse. C´est un désavantage étant donné qu´il est prisonnier. Ça exige du temps. Et puis quand on a faim s´écouter sans cesse répéter : " Quand est-ce que l´on va manger? " franchement, cela ne vous aide pas tellement. Alors voilà, tôt ou tard un mollusque subit en quelque sorte un réveil psychologique. Parce que ça résonne tellement fort à l´intérieur qu´il est bien obligé, à moins qu´il soit vicieux, de sortir la tête pour laisser échapper l´écho, un peu comme un rot nauséabond. Cependant, il y a une autre solution : on peut toujours répondre à la question posée. Oui, pour ça, nous les mollusques nous avons cette chance inouïe; nous sommes les seuls créatures au monde capables d´avoir une conversation avec nous-mêmes. On se pose des questions et nous sommes capables d´y répondre. Le seul danger encouru survient lorsque l´imagination tombe à court, la panne sèche, plus une seule réponse dans le colimateur... Là, il faut sortir prendre un bol d´air frais, histoire de se changer les idées. Il doit faire ses premiers pas forcés pour changer de paysage... et d´idées.

            ( Il se met à chuchoter : ) Changer les idées, j´aimerais bien me changer les idées! Mais je ne peux pas. ( Un temps. ) Je vais vous faire une confidence. On connait les effets du mythe épicurien : ventres repus et bedonnants. Sachez que la doctrine d´Épicure n´a jamais voulu dire cela. Grande pensée que la pensée Épicurienne. Je crois que peu de monde l´a comprise. Peu de gens savent d´où elle provient. Moi je le sais parce que Épicure je l´ai beaucoup fréquenté.  Parce qu´une doctrine, ou une théorie, ne se pond pas comme ça; il est nécessaire d´abord d´avoir beaucoup de temps à soi. Ensuite, après des années de réflexion, on rassemble toutes ses idées et on en fait une grande pensée. ( Un temps. ) Il me vient à l´esprit que peut-être ce sont les pensées qui conduisent aux idées? Quoique l´inverse soit très possible également : que des arbres d´idées donneraient des fruits : la pensée. Comment je le sais? Parce que moi aussi j´ai été philosophe... Bref! j´ai beaucoup étudié, en premier, avec Thales. C´est lui qui disait que tout n´était fait que d´eau, et, ensuite, avec ses successeurs. Il n´y a guère peu de temps on a découvert que tout corps contenait de l´hydrogène, c´est-à-dire 2/3 de la composition de l´eau. Lui, Thales, dans ma jeunesse, le savait déjà. Il était drôlement fortiche. Plus tard, avec Anaximandre, le premier à penser que la terre avait la forme d´un cylindre, j´ai appris l´astronomie. D´Anaximène, qui lui a survécu, je me suis instruit qu´elle était plate et comme un disque, et que toute matière n´était composée que d´air. Je vous raconte cela pour que vous compreniez; je ne voudrais pas vous laisser dans l´obscurité. Il y en a eu de nombreuses pensées avant celle d´Épicure, pour vraiment tous les goûts mais aucune n´a été aussi belle. Il faut que vous compreniez d´où elle vient; j´ai été son professeur à Épicure... ( Un temps. ) Si vous saviez pourtant la manière dont il m´a traité, je n´aurais jamais osé, même penser en faire de même avec mes professeurs. Donc j´ai bénéficié du savoir des plus grands philosophes de mon temps, et je leur en témoigne de ma gratitude, avant de lui transmettre...

            Ensuite est arrivé Pythagore qui, lui, a découvert et m´a enseigné que la terre était une sphère. Soit dit en passant, il avait des drôles de lubies ce Pythagore. Il inventa une religion, basée sur la transmigration de l´âme, et qui condamnait quiconque à manger de la volaille de peur d´être en train de manger le cousin décédé la semaine auparavant. Cela me semble une excuse valable pour m´abstenir, surtout en ce moment que je n´ai rien à me mettre sous la dent. A part ça, il pensait également que tout était faux et illusoire. Je me souviens l´avoir entendu dire pendant mon apprentissage : " Nous sommes tous étrangers à ce monde; dans la vie, il y a trois sortes d´hommes : ceux qui vont aux jeux olympiques rien que pour acheter et vendre, les pires, les plus bas de tous; ceux, un peu meilleurs, qui y prennent part; et, indéniablement, les meilleurs de tous, ceux qui y vont que pour regarder. La vie contemplative est le seul moyen de se dissocier du faux et de l´illusion." Vous ne devinerez jamais où ça l´a mené une telle conduite? Aux mathématiques! Plus d´intuition requise, les sens au vestiaire, la vérité absolue et pure logique - pas bête! Il jurait que toutes les choses étaient composées de numéros et de chiffres, ( ce qui a conduit Platon plus tard à déclarer que son dieu était un géomètre ).

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