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PIÈCE, EN SEPT TABLEAUX, QUI SE DÉROULE SUR UNE PÉRIODE DE QUINZE ANS

 

                LES PERSONNAGES :

 - Le Président de la République  - Le Conseiller.  - Le Magistrat.  - Le Préfet. - L´Avocat de la Défense

 - Valérien ( présumé terroriste ). - Isomère ( présumé terroriste ).  - Trocadule ( présumé terroriste )

 - Un Journaliste. - Un Photographe. - Un Inspecteur de Police. - Un Gardien de Prison. - Un Groupe de Policiers.  Un Groupe de Gardiens de prison.

 PREMIER TABLEAU

            Le bureau du Président de la République. Il est assis sur une immense chaise, qui se trouve derrière son bureau, et au devant duquel sont disposées plusieurs chaises. Une grande fenêtre, à sa droite, est masquée par un rideau en voile blanc. Il y a deux portes : une sur la gauche de la scène, une autre à droite du bureau. En plus du Président " à la levée du rideau " le conseiller et le magistrat sont également présents. Le magistrat est debout.

PRÉSIDENT - ( au magistrat ) Mes félicitations, monsieur, vous avez, avec beaucoup de doigté, résolu un épineux problème.

MAGISTRAT - Monsieur le Président me flatte. Je n´ai fait qu´exercer mon devoir : servir l´état.

PRÉSIDENT - Ah quelle sapience! Voilà le genre de remarque que j´aime entendre. Quel dommage qu´il n´y ait pas plus d´hommes aussi dévoués, aussi compréhensifs, que vous dans mon entourage. Je suis le premier à le déplorer. Ici, au palais, on se sent parfois si seul.

MAGISTRAT - ( flatté ) Monsieur le Président!

CONSEILLER - L´état se doit de vous témoigner de sa gratitude.

MAGISTRAT - Vraiment, ce n´est pas nécessaire. Je n´ai fait . . .

PRÉSIDENT - ( il l´interrompt ) Voyons, c´est la moindre des choses. Laissez vos scrupules de côté.

CONSEILLER - Vous avez accompli et mené, avec des qualités professionnelles indéniables, un travail tout à fait remarquable. Vous êtes diligent et extrêmement efficace. ( il réfléchit ) Je dois vous admettre qu´en signe de reconnaissance - car j´en ai déjà parlé avec Monsieur le Président et le Premier Ministre, et, figurez-vous, qu´ils étaient sur le point de me le suggérer également, quelle merveilleuse coïncidence, n´est-ce pas ? - on vous fera nommer sur la liste de la prochaine remise de l´ordre de la Valeureuse. ( le magistrat veut lui serrer la main ) Non, pas un mot! Vous pouvez être fier. ( il s´approche du bureau ) Cela ne vous dérange pas si nous faisons prendre quelques photos? ( le magistrat, sourire radieux, fait non de la tête. Conseiller à l´interphone ) Faites entrer la presse.

PRÉSIDENT - ( le magistrat veut le remercier ) Il n´y a pas de quoi! Vous le méritez bien. ( on frappe à la porte de gauche. Le conseiller va l´ouvrir. Entre un journaliste en compagnie d´un photographe. Le conseiller les invite, y comprit le magistrat, à s´asseoir )

JOURNALISTE - ( pendant que le photographe mitraille le président ) Monsieur le magistrat, nous venons d´être avisés à l´instant même de votre promotion à l´ordre de la Valeureuse, quelle est votre première réaction?

MAGISTRAT - ( quelque peu désabusé, se ressaisit ) Eh bien... ( il racle la gorge ) Je suis agréablement surpris et très honoré qu´une telle récompense vienne de ce farouche combat que j´ai mené, au nom de l´état, contre le terrorisme aveugle.

JOURNALISTE -  Et qu´avez-vous à répondre contre certaines rumeurs, récentes, que les coupables seraient, en fait, d´innocentes victimes?

MAGISTRAT - Les rumeurs sont les rumeurs, laissont-les à ceux qui les émettent. Les coupables n´ont pas été jugés par moi mais, comme vous le savez, par un jury composé des membres du corps électoral... ( pendant qu´il continue de s´expliquer, le président prend le conseiller à part )

PRÉSIDENT - ( à voix basse) Avez-vous remarqué comme l´homme devient loquace dès qu´il a un point d´appui? Debout, on ne pouvait à peine lui arracher deux mots à la suite, sans qu´il ne bégaye.

CONSEILLER -  On se supporte comme on peut.

PRÉSIDENT - Je me demande ce qu´ils deviendraient sans leurs rumeurs? Ils ont tellement l´air de les affectionner tout particulièrement. Qu´en pensez-vous, encore un acte isolé ou une autre manoeuvre de l´opposition afin d´ombrager notre popularité?

CONSEILLER - ( tout bas ) Les rumeurs, Monsieur le Président, ne sont que des bruits qui courent : tôt ou tard, ils s´essoufflent. Rien d´inquiétant. ( Un temps, puis à voix normale ) Par ici, monsieur le photographe! Pourriez-vous faire un gros plan de 3/4 de Monsieur le Président? Ensuite, j´aimerais que vous me fassiez une prise d´ensemble : Monsieur le Président avec monsieur le Magistrat. ( au journaliste ) Faites en sorte que demain il se trouve, avec votre article, en première page de plusieurs journaux. ( le Flash de l´appareil pendant un moment inonde une nouvelle fois la scène. Après quoi le Président fait signe au conseiller de les congédier.)  S´il vous plait, messieurs. ( il les invite à sortir )  Je suis désolé d´être aussi abrupt, mais, malheureusement - raison d´état oblige -, Monsieur le Président a un emploi du temps très chargé, et qui le réclame. Si vous voulez bien passer dans l´autre salon; je serai heureux de répondre plus amplement à vos questions, pendant quelques instants. ( il les fait sortir par la porte de droite.)

PRÉSIDENT - ( à l´interphone ) Est-ce que le préfet de police est arrivé? Très bien, Faites-le entrer.

PRÉFET - ( pantelant et ébouriffé, il tient un porte-documents sous le bras ) Monsieur le Président.

CONSEILLER - ( il le fait asseoir ) Ces rumeurs sur l´attentat, d´où viennent-elles? ( il prend un air grave )

PRÉFET - Un journal de l´opposition aurait accepté, sous les pressions constantes de l´avocat de la défense, de publier, dans l´édition de demain, une nouvelle enquête sur les circonstances de l´attentat, qui, apparemment, innocenterait les détenus. Rien qui ne sorte de l´ordinaire, en ce qui concerne la récupération à laquelle s´adonne l´opposition... Pas vraiment de quoi s´inquiéter. De plus, si nous voulons, nous pouvons aisément rectifier le tire. L´avocat est un original, un anti-conformiste qui croit à de vieilles valeurs,... nous pourrions facilement trouver quelque chose... ( un temps ) Nous le soupçonnons d´être homosexuel...

PRÉSIDENT - Alors, ils sont innocents ou pas?

PRÉFET - Il n´a fait que ça nous mettre des bâtons dans les roues.

PRÉSIDENT - Oui ou non?

PRÉFET - Monsieur le Président avec votre dû respect... non, non et non! Ils sont coupables.

CONSEILLER - Le peuple a soif de revanche! Le peuple a jugé de lui-même.

PRÉFET - Et puis, il y a eu les pressions du Premier : trouver les responsables coûte que coûte. ( un temps ) Il a fallu faire vite. ( il se lève de son siège comme pour donner de l´emphase à ses propos, mais ne trouve pas ses mots. Le conseiller le fait rasseoir. )

PRÉSIDENT - ( perplexe, il cogite un instant ) Quoi qu´il en soit, je voulais uniquement vous remercier. Vous avez agi avec rigueur, fermeté et assurance. Merci! ( il lui serre la main )

PRÉFET - Monsieur le Président... mon devoir...

PRÉSIDENT - Une dernière chose avant de clore ce chapitre : faites dissiper ce brouillard qui enrobe l´affaire au plus vite. Je ne veux plus entendre parler de cette sale histoire.

CONSEILLER - Ne vous inquiétez pas, monsieur le préfet contrôle entièrement la situation. Et puis, s´il le faut, il y a toujours des moyens de décourager. Il ne suffit que de les appliquer au bon moment et au bon endroit.

 PRÉSIDENT - Parfois,... assez souvent, d´ailleurs, je regrette que nous ayons aboli la peine de mort. L´affaire serait maintenant réglée une fois pour toutes!

CONSEILLER - Oui, monsieur le Président s´est montré trop bon lors des dernières élections. Un élan de générosité qui coûte cher.

PRÉSIDENT -  Peut-être était-ce une erreur après tout? Il fallait bien rallier les centristes incertains, et faire preuve d´humanité. ( il réfléchit ) Le magistrat est au courant?

PRÉFET - Nous n´avons pas jugé nécessaire de l´informer. Avec les preuves et les indices que nous lui avons présentés - des faits irréfutables -, nous savions, dès le début, que l´accusation était inébranlable, à l´abri de n´importe quelle manoeuvre... et de qui que ce soit.

CONSEILLER -  D´ailleurs, monsieur le Président, ( il prend le porte-documents des mains du préfet ) je vous ai fait faire un compte rendu. En voici le contenu. ( il le pose sur le bureau et l´ouvre. Le président jette un oeil.)

PRÉSIDENT ( il le feuillete ) Les avez-vous rencontrés?

PRÉFET - Oui, plusieurs fois.

PRÉSIDENT - Eh bien, comment sont-ils?

PRÉFET - Trois soi-disant ouvriers, qui jouent très mal leur jeu, et qui ne cachent nullement leur appartenance aux organisations indépendantistes.

PRÉSIDENT - Comment cela, il y en a encore?

CONSEILLER - Des actes isolés... nous n´avons rien à craindre. Du reste, ils ne peuvent même pas s´accorder dans leurs revendications.

PRÉSIDENT - Des actes isolés qui font quinze morts, vous pensez que nous n´avons rien à craindre?

PRÉFET - Nous en viendrons éventuellement à bout. Quoi qu´il en soit, ils ont planté la bombe au  théâtre; le pays entier en est convaincu. Il n´y a pas l´ombre d´un doute qui demeure. Ils ont été reconnus coupables, et ont été jugés en conséquence. ( il se lève et pointe du doigt les divers documents.)

PRÉSIDENT -  Dites-moi, Monsieur le Préfet, depuis que nous nous côtoyons, vous n´avez jamais ouvertement exprimé vos vues sur le problème de l´occupation, par nos forces armées.

PRÉFET - ( il balbutie ) C´est que... pourtant... ( s´éponge le front. Le conseiller le prend par l´épaule et le force à s´asseoir.)  C´est une région vitale pour notre économie, Monsieur le Président. Elle l´est depuis très longtemps, regorge de richesses minérales, l´agriculture y prospère d´année en année, nous y avons un grand nombre de ressortissants, et nous ne pouvons pas les laisser choir.

PRÉSIDENT - Non, gardez vos belles théories économiques pour vous. Dites-nous plutôt la raison qui vous incite à penser ainsi.

PRÉFET - Par principe, nous ne devons pas nous laisser intimider par une poignée d´autonomistes, ayant recours à la violence, et à des mesures aussi lâches et hideuse que le terrorisme, pour obtenir gain de cause. ( il veut se lever, le Président l´en empêche. )

PRÉSIDENT - Au moins nous sommes d´accord. Plus que jamais notre présence militaire est justifiée par l´éventuel danger d´un soulèvement qu´ils représentent.

PRÉFET- Absolument, la sécurité des citoyens avant tout.

PRÉSIDENT - La force de paix dans une nation est avant tout son pouvoir, n´est-ce pas?

PRÉFET - Rien de telle qu´une nation unie.

CONSEILLER - Mais elle l´est, pour la première fois. L´opinion publique est en notre faveur. Cela ne nous fait pas de mal de temps à autre. Quand même, je trouve toujours étonnant qu´une goutte d´eau dans un océan suffise à rallier des gens de tous bords.

PRÉSIDENT - Des gouttes d´eau qui font tout de même quinze morts!

CONSEILLER -  ( un temps, puis change de sujet ) Ici, Monsieur le Président, vous trouverez tous les détails de l´enquête, que Monsieur le Préfet a, lui-même, menée en personne. ( il tourne les pages )

PRÉFET - ( il s´approche du bureau ) J´y ai ajouté.... les coupures de... la presse... comme cette photo de vous, avec un enfant, d´une des victimes, dans vos bras.

PRÉSIDENT - Je veux toutes les déclarations : versions secrètes et officielles, toutes les requêtes de la défense ect...ect...

PRÉFET -  Tout y est.

PRÉSIDENT - Merci, en ce cas, vous pouvez disposer. Monsieur le conseiller vous les remettra en main propre. ( le préfet sort en marchant à reculons, tout en faisant des courbettes. Le conseiller l´accompagne, lui ouvre la porte de gauche, puis sort lui-même par celle de droite. Le Président commence à lire le rapport. )

                                                           

DEUXIÈME TABLEAU

            Dans une gare d´autobus, quelques mois auparavant. Sur le quai de départ trois hommes jouent aux cartes, assis sur leurs valises. Une petite mallette sert de table. Valérien légèrement de biais, de dos à l´audience, distribue les cartes.

ISOMÈRE - Pas vraiment ton jour de chance petit, aujourd´hui? hein?

VALÉRIEN - J´ai pas la tête à ça.

TROCADULE - Une demi-heure que tu perds sans arrêt!

VALÉRIEN - J´ai eu une semaine très pénible.

ISOMÈRE - Nous aussi, qu´est-ce que tu crois. Seulement nous, on pleurniche pas comme toi.

TROCADULE - Les chantiers c´est pas fait pour des petits gars comme toi.

ISOMÈRE - Nous, on n´y vient pas par choix. On a des femmes et des mômes à nourrir.

TROCADULE - Toi, t´es célibataire... t´es volontaire.

VALÉRIEN - Je veux un peu d´expérience.

TROCADULE - Moi, à ce que je vois, tu prends la place d´un autre qui en aurait plus besoin que toi.

VALÉRIEN - ( il hausse les épaules ) Quoi que je fasse, je prendrai toujours la place d´un autre.

ISOMÈRE - ( il flanque sa carte sèchement ) Je coupe à coeur. ( il se réjouit ) C´est encore la mienne! ( heureux, il commence à chanter ) " Ce soir près de mon coeur. Quand je te tiendrai/

 TROCADULE - ( il l´interrompt en entonnant une autre chanson ) " Ah, Ah, Germaine, attends que je m´amène " ( Valérien lui tend sa carte )

VALÉRIEN - C´est ton tour. ( Trocadule et Isomère rient aux éclats.)

TROCADULE - Dis-moi, petit, t´étais quand la dernière fois au pays?

VALÉRIEN- Pratiquement deux ans.

TROCADULE - T´as une poulette?

VALÉRIEN - Non.

ISOMÈRE - ( donne un coup de coude à Trocadule ) A toi de jouer, et arrête de parler sans cesse.

TROCADULE - ( il l´ignore ) Tu vas donc voir tes parents?

VALÉRIEN - Oui, je pense.

ISOMÈRE - Je ne sais pas d´où tu sors, mais tu m´as l´air drôlement atteint. Pourquoi y retournes-tu, si tu n´es même pas sûr de revoir tes parents? Tu nous caches quelque chose.

VALÉRIEN - J´ai seulement envie de revoir le pays, c´est tout.

TROCADULE - Qu´est-ce qu´il est beau notre pays.

ISOMÈRE - ( après avoir jeté un oeil autour de lui ) Il serait même encore plus beau sans tous ces salauds qui nous empestent la vie.

TROCADULE - Et puis les filles, tu verras. Un beau gars comme toi, elles sont si jolies, que ça m´étonnerait qu´elles ne te fassent pas craquer en premier.

VALÉRIEN - Ça ne fait que deux ans, pas vingt! Je n´ai pas tout oublié.

TROCADULE - La dernière fois que je suis rentré, j´ai emmené la marmaille à la ducasse. [i]

ISOMÈRE - Je pose pique. ( afin de dérouter Trocadule ) Quoi en juin dernier?

TROCADULE - Oui, qu´est-ce qu´ils ont aimé ça les mômes. Six mois que j´étais pas rentré, tu parles si je te les ai gâtés. Vous auriez dû voir mon petit dernier, la marotte qu´il avait après s´être empiffré avec une barbe à papa, et une pomme d´amour... oh le dégât! Il en avait partout.

ISOMÈRE - ( il prend, maintenant, un vive attrait à la conversation ) tu parles bien de la ducasse de la Saint-Pierre?

TROCADULE - Ouais, ouais!

ISOMÈRE - J´y étais aussi! Comment se fait-il que nous nous sommes pas rencontrés?

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[i]  Mot du patois marin de Boulogne-sur-mer qui décrit une fête forraine.

[ii]  Manège, qui tourne à grande vitesse, avec des sièges suspendus au bout de longues chaînes d´acier, qui avaient la réputation de s´entrechoquer et parfois de se briser.

 

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