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PIÈCE EN UN ACTE ET QUATRE DIMENSIONS

 TROIS PERSONNAGES :        -  LA REINE

                                                        -  LE SUJET DE LA REINE

                                                        UN TERRORISTE

            Toute l´action aura pour cadre une pièce ambiguë, équivoque, qui prête à confusion. On n´est pas très certain s´il s´agit d´un studio de télévision ou d´une cellule de prison. Deux gros fauteuils richement tapissés se trouvent au centre de la scène, face au public, l´un sur la gauche, l´autre sur la droite. Derrière chacun d´eux, en retrait, deux caméras de télévision braquent leur objectif sur le siège diamétralement opposé. Entre les fauteuils, on a disposé une table de salon. Le public joue ainsi le rôle d´une troisième personne conviée, ou invitée à participer, à prendre part à un débat, à une réunion. Cette table de salon est composée, telles des petites matriouchkas russes s´emboîtant les unes à l´intérieur des autres, d´un assemblage de quatre tables au total, de tailles moindres, qui s´encastrent les unes sous les autres. Il n´y a qu´une porte de sortie, sur la gauche.

            Le sujet de la reine fait son apparition en premier : vêtu d´un costume sombre, chemise blanche et cravate. Il porte un revolver, bien visible, suspendu en bandoulière à la poitrine. Il a toute l´allure d´un garde du corps. Il s´avance au devant de la scène et, en pleine lumière, s´adresse directement au public.

SUJET - Mesdames et messieurs, le... spectacle? Oui! car il s´agit d´un spectacle. Donc ce spectacle, auquel vous êtes sur le point d´assister, a été conçu et réalisé à votre insu. Il s´agit d´un fait historique, un événement politique. Vous y serez entraînés contre votre gré et votre bon vouloir. La réalité borde, parfois, de si près l´illusion - et vice-versa - qu´il devient souvent impossible d´y dicerner une coupure; au point qu´elles se fondent entre elles, qu´elles se confondent, voire s´annulent.  Quoi qu´il en soit, au cours de ces 30 prochaines minutes, votre patience, à cause de ce chevauchement - dois-je dire vide? - en sera grandement éprouvée. ( il sort par la porte de gauche.)

            Presque aussitôt la reine apparaît, elle est suivie par le sujet. Elle porte un tailleur de couleur bleu azuré. Elle a un énorme bandage au bras gauche qu´elle garde en écharpe dans un joli foulard. Non sans quelques crispations de douleur, elle s´assied sur le fauteuil de droite. Elle est très affaiblie, et soulève son bras pour ne pas se faire mal. Le sujet se tient derrière elle. Il veut l´aider, elle l´en empêche en le repoussant. Il sort de sa poche un gros walkie- talkie.

SUJET - ( à l´appareil ) Allô? je crois que nous pouvons commencer! ( un temps ) D´accord! Je vais vérifier. ( il passe derrière les caméras, vérifie les connections des fils et fait signe de la main à quelqu´un, qui se tient derrière la porte, que tout est en ordre. A l´émetteur : )  Nous pouvons commencer!

REINE - Très bien! Faites-le entrer! Qu´on en finisse une fois pour toutes. Le plus vite on s´en débarrassera, le mieux je me sentirai.

SUJET - Prenez garde, Majesté, il est très dangereux!

REINE - Il l´était! Laissez-nous seuls voulez-vous, dès que vous le ferez entrer. ( un temps ) Allez, disparaissez! ( elle se rehausse confortablement sur son fauteuil. Il finit par s´éloigner mais ne peut s´empêcher de vérifier, une dernière fois, que les viseurs des caméras soient parfaitement braqués sur leur fauteuil respectif. Il hésite à sortir. )

SUJET - Il pourrait encore vous faire du mal dans un geste désespéré, dans une rage soudaine.

REINE - Voyons, que peut-il me faire de plus? Ici? Dans cet endroit? Vous n´y pensez pas?

SUJET - Vous étranglez, vous arrachez les yeux. Les terroristes sont des gens illuminés d´une brutalité aveugle.

REINE - Je vous répète que j´exige d´être seule avec lui! D´ailleurs, Il y a assez de caméras ici, si quelque chose devait m´arriver... vous interviendriez à temps, n´est-ce pas?

SUJET - Pourquoi prendre des risques inutiles?

REINE - Si vous aviez mieux fait votre travail, rien de tout cela ne serait arrivé! (le sujet sort et va chercher le terroriste. Il apparaît en pantalon noir et chemise blanche déboutonné. Le sujet le pousse sèchement. La reine sans même lever la tête.) - Ôtez-lui les menottes. Ôtez-les lui, que je vous dis.( Sujet les lui enlève. Le terroriste reste debout appuyé contre le mur, près de la porte.)

SUJET - Êtes-vous sûre que c´est ce que vous vouliez? (Le sujet disparaît.)

REINE - (Elle le fixe du regard.) Entrez, voyons. J´aimerais discuter avec vous.

TERRORISTE - ( il indique les caméras d´un geste de la tête.) Pourquoi? Je ne vous ai pas fait assez de publicité comme ça?

REINE - Approchez... Asseyez-vous. Je veux comprendre votre geste.

TERRORISTE - Comprendre mon geste du haut de votre trône? Je crois que même si je vous l´expliquais vous ni comprendriez rien.

REINE - Ça, ce n´est pas vraiment à vous de décider. Donnez-moi au moins une chance avant de décider. Je suis habituée aux choses complexes. ( un temps ) Vous avez commis une grave erreur!

( Sujet se glisse derrière elle et incite le public à applaudir. )

TERRORISTE - Je le sais. La prochaine fois je m´appliquerai mieux... Au moins, j´attendrai que vous finissiez de saluer votre basse-cour.

REINE - J´aimerais tant pouvoir vous croire. Porter atteinte à la personne de sa souveraine, vous connaissez la peine encourue dans ce cas?

TERRORISTE - J´étais déjà mort avant même de vous viser!

REINE - Vous le serez encore plus demain.

TERRORISTE - D´autres viendront!

REINE - Ils ne commettront pas votre erreur. Vous m´avez rendue toute puissante. Vous m´avez glorifié le statut. Très cher payé pour un coup manqué. A choisir, un président ou un premier ministre, à la rigueur, vous auriez écopé d´une comdamnation à perpétuité. Mais une reine...

TERRORISTE - Aussi hypocrites qu´ils soient, ils n´en valent pas la peine. Tuer un président, c´est un courant d´air, une porte qui s´ouvre, deux jours de berne avant que quelqu´un se précipite à la refermer. Les hommes politiques ne sont pas de la bonne marchandise. Avec vous cela aurait éte tout différent : c´était l´establishment en entier qui s´écroulait. Je libérais le peuple qui vous sert d´otage.

REINE - Je suis autant leur otage; il me menace sans cesse de révolution.

TERRORISTE - Il faut bien qu´elle commence quelque part. Avec votre mort comme point de départ, de préférence. ( il tourne en rond )

REINE - Voyons, la seule chose dont nous soyons certains sur les révolutions, c´est qu´elles sont révolues.

TERRORISTE - ( il s´approche tout près d´elle. ) Ah, je devrais vous tuer maintenant.

REINE -  Asseyez-vous donc. Ne soyez pas ridicule. Vous n´en auriez pas le temps de toute façon. Et puis, de vos propres mains? Comme dans un crime passionnel? Permettez-moi de rire. Vous êtes un intellectuel. Il vous faut un moyen, une arme, puis un plan minutieusement calculé et élaboré, pour excuser votre violence primaire du geste. C´est une question d´équilibre à la violence raffinée de vos idées. Vous organisez votre désordre. Cette spontanéité meutrière ne vous va pas du tout.

TERRORISTE - Sous le masque de notre reine se cacherait une petite soeur?

REINE -  Je vous interdis de me traiter de la sorte! Gardez votre laisser aller quand vous sentirez le noeud coulant de la corde vous chatouiller la pomme d´Adam. Vous m´entendez... Je vous interdis.

TERRORISTE - Qu´allez-vous me faire? ( un temps) Dans l´interdit tout est permis... surtout dans l´interdit! ( il continue à marcher )

REINE - Vous avez perdu la partie. Vous ne m´intimidez pas.

TERRORISTE - ( il approche son visage auprès du sien ) Que voulez-vous au juste? ( le sujet bondit de la porte, la reine lui fait signe de s´en aller ) Que voulez-vous? Me faire regretter ma tentative? M´absoudre avec pompe avant le garrot? Ou bien encore faire l´expérience de l´état d´esprit d´un condamné à mort? Ne dit-on pas que les gens richissimes sont toujours à la recherche de nouvelles émotions pour tromper leur ennui? (il fait les cents pas)

REINE -  Asseyez-vous!

TERRORISTE -  Qu´est-ce que ce jeu? avec vos règles? Une belle parleuse qui veut faire preuve de son pouvoir... Je vous vois venir de loin. Allez-y, montrez donc au monde que vous ne craignez ni sa menace, ni son opposition. Et puis, tant que vous y êtes, histoire de dissuader les soi-disant candidats ou prétendants, cultivez, entretenez donc un climat d´hystérie collective. Après tout, une prise de conscience de la population la fera réagir, cela l´occupera un bout temps à en chercher la cause. Comme ça, le danger, qu´elle côtoie depuis si longtemps, demeura inaperçu. Même qu´en faisant preuve d´un peu d´astuce elle viendra se rallier à votre cause, et consolider votre bannière. (Il avance vers elle, le sujet passe la tête.)

REINE - Vous avez eu votre tour, votre chance. ( il continue de l´approcher.) Vous n´oserez pas... (sujet entre en scène ) Vous n´oserez pas... pour la bonne raison que je vous intrigue! ( terroriste s´assied dans le fauteuil de gauche. Sujet sort.)

TERRORISTE - Oui, un peu, c´est vrai! Je nous trouve très analogues.

REINE - Je ne fais pas vivre les gens dans la hantise et la terreur constante d´être abattus à un coin de rue, à n´importe quel moment et sans raison.

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